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RUBRIQUES, REAPPROPRIATIONS, APPLICATIONS, TEXTES FONDATEURS, MONDES, MERVEILLES...
Rubrique 5 FAITS ET GESTES, réappropriation du Comportement, application VIE(S) DU VETEMENT, texte fondateur ETOILE DU NORD, 5em monde du MOI, 5em merveille « VENISE » en Italie, en lien avec REMUE-MENINGE, BRUITS DE LANGUE, SIGNES ET SIGNAUX, L’INVENTION DU QUOTIDIEN, A VUE DE NEZ, VISIBLE/INVISIBLE, ENCORE LE CORPS.

MODE      D’EMPLOI

Le piéton voyageur s’interroge sur ses vêtements.  S’habiller, se vêtir, se nipper… comment en parler, les dessiner, les imaginer, les désirer, les détester ? Seconde peau, manière de se protéger, se cacher, s’enfermer, se libérer… A poster sur Google Keep, Facebook Astrolabe Compendium@pietonvoyageur ou Twitter @astrolabe10, ASTROLABE COMPENDIUM en se géolocalisant (nom ou pseudo, date, lieu, pays).

 

Pour revenir au menu principal cliquez sur 64 APPLICATIONS PRATIQUES ou au menu particulier en allant sur APPLICATIONS PRATIQUES rubrique 5. Vous pouvez voyager ailleurs en tapant par exemple CARTOGRAPHIE IMAGINAIRE DES QUARTIERS, VIE(S) DU VETEMENT, BRIDGE, CARNET DEGUISE, DICTIONNAIRE DE LA MEMOIRE, PAROISSE, ETOILE DU NORD, ECHANGES LINGUISTIQUES, DEUXIEME CONSTELLATION DE LA GALAXIE COMPENDIUM, PLANCHE ENCYCLOPEDIQUE, GUIDE MEMOIRE, PIEDS NICKELES, COMPENDIUM COULEURS… ou en proposant le mot de votre choix.

 

 

DIDIER COFFY

Pierre a des goûts sobres et stricts. Pas d’originalité ni d’extravagance, il en va du sérieux du personnage, le vêtement étant un signe de représentation, une appartenance à une classe sociale, une fonction… Pas de relâchement dans la manière de porter un costume, le côté décontracté des années 60 ne lui convient pas, il reste enfermé dans l’image qu’il doit donner de l’extérieur. Pierre achète ses vêtements dans des magasins de qualité et aime les ranger soigneusement dans le placard en veillant à la bonne mise en place du pli du pantalon, de la tenue des vestes, etc… Il exige des pantalons « qui tombent bien » en devenant un adepte inconditionnel des bretelles au détriment de la ceinture (en de très rares occasions). Les bretelles épousent avec souplesse les rondeurs de l’embonpoint. Peu ou pas de couleurs, seulement du gris ou du noir, quelquefois du marron. Pierre n’aime pas aller dans les magasins de vêtements, du temps superflu estime-t-il, tout en appréciant d’avoir de nouveaux habits. Il faut que l’achat se fasse rapidement, presque à son insu. Un acte venu de nulle part mais ayant du lustre, de l’allure. En public, le vêtement est pour lui un costume au sens théâtral du mot mais en privé au fil des années, un certain relâchement. Pierre a porté le short quelquefois en vacances mais très rarement. Pas de pantalon fantaisie, ni de jean. Le besoin de représenter une position sociale l’emporte toujours sur le plaisir d’être habillé de telle ou telle manière.
Pierre s’impose très jeune le port de la cravate, à peine sorti de l’adolescence. On note une certaine aisance avec le costume, quelques photos prises dans les années 50 en Italie lui donnent une certaine ressemblance avec des acteurs italiens de l’époque. Un côté dolce vita, un sens de la pose et de la séduction. Dans les dernières années de sa vie, la cravate se fait de plus en plus rare pour disparaître ensuite complètement. A signaler, une courte période dans les années 70 avec le nœud papillon lors des cérémonies familiales (correspondant avec l’arrivée des lunettes en écailles).

EN LIEN AVEC « GUIDE MEMOIRE » RUBRIQUE 2 « NOUS SOMMES ICI » REAPPROPRIATION DE L’IDENTITE

 

MARION ET BAPTISTE

Communiqué de Presse 07/03/2018

 

Le crowdfunding c’est quoi ?
Le crowdfunding est un financement participatif sous forme de dons qui permet de récolter le financement désiré grâce à un grand nombre de personnes dans le but de réaliser un projet. Chaque don est souvent associé à une «contrepartie» si le projet aboutit. De nombreuses plateformes de financement participatives existent sur internet. Cette tendance permet à chacun de lancer son projet sans moyens financiers préalable grâce au soutient des «donneurs» interessés par celui-ci.
Pour Baptiste et Marion, l’objectif de cette campagne est de développer la marque BG Bois qu’ils viennent de crééer en se faisant connaître grâce à la création de nœuds papillon faits mains. Ils souhaitent pouvoir proposer des nœuds papillon en bois entièrement personnalisables, 100% fait main, et made in France.
Pourquoi des noeuds papillons ?

Baptiste : «L’été dernier, j’ai été le témoin de mariage d’un ami et il a fallu trouver un nœud papillon avec l’autre témoin pour aller avec le thème « Champêtre» de la journée. L’idée nous est venue de faire nous-même le nœud papillon en bois. J’avais en tête une forme précise que je voulais lui donner : légèrement bombé, afin de créer visuellement du volume. Quelques essais plus tard, et un peu de couture de la part de Marion, j’avais mon premier nœud papillon en bois. Après tous les retours positifs que nous avons eu, et la curiosité qu’a suscité notre nœud papillon, l’envie de créer notre marque et de proposer au plus grand nombre nos créations est devenu un véritable projet.»
2 jeunes Roannais lancent une campagne de crowdfunding pour promouvoir leurs noeuds papillons en bois faits main.
Baptiste, jeune menuisier de 26 ans, passionné par le bois et la menuiserie depuis plus de 12 ans et Marion, jeune autodidacte de 27 ans, attirée par les travaux manuels et la couture se lancent dans la création de noeuds papillon en bois via une campagne de crowdfunding.
La réalisation des noeuds papillons
Pour réaliser chaque modèle unique, trois étape sont nécessaires :
– La sélection du bois Baptiste sélectionne le bois lui-même, avec précision, pour obtenir une qualité optimale. Il propose ensuite de choisir entre trois essences de bois différentes, issues de nos forêts : ¤ du frêne : c’est le bois avec lequel on obtient la teinte la plus claire ¤ du merisier : la teinte moyenne, un peu plus brune ¤ du noyer : pour les tons plus foncés et cognac
– La couleur À partir de ces 3 essences de bois, il est possible d’obtenir différentes couleurs pour les nœuds papillon : naturel, clair, foncé et coloré… Seuls des produits naturels sont utilisés pour obtenir la couleur souhaitée.
– La couture De nombreux coloris ou motifs de tissus peuvent être proposés : ruban Liberty, ruban Vichy ou ruban uni… Le tissu est sélectionné et cousu par Marion pour obtenir de belles harmonies avec le bois. C’est elle qui confectionne également les tours de cou, facilement réglables, en élastique cossu.
A quoi servirait ce financement participatif ?
La collecte permetterait à Baptiste d’avoir une contribution pour l’achat d’une machine à bois destinée à la découpe et au façonnage du bois et pour Marion d’avoir une nouvelle machine à coudre et un local de couture, pour faciliter le stockage et le travail des différents tissus et accessoires.
Leurs projets à long terme
Se lancer dans un site marchand e-commerce puis développer leur entreprise axée sur l’accessoire et le mobilier design en bois.
Leur objectif : proposer des objets uniques, entièrement fait main et travaillés dans le respect du matériau.
Grâce à cette campagne, ils espèrent trouver le financement nécessaire pour lancer officiellement leur marque BG Bois. Car même si le crowfunding est axé sur les noeuds papillons, la passion de Baptiste pour le bois et la création lui ouvre des portes plus large du design d’objet, comme en témoigne la table ci-contre qu’il a entièrement créé et designé dans son petit atelier de Cordelle.
-> Pour donner un coup de pouce à ces jeunes artisans Roannais, n’hésitez pas à consulter leur campagne de crowdfunding sur le site KissKissBankBank en tapant «noeud papillon» dans la barre de recherche, vous aurez en échange un exemplaire personnalisé de ces noeuds papillon fait mains pour les beaux jours.
Pour plus d’informations, consultez leur site internet https://bg-bois.fr

 

 

MARIE-FRANCE DUBROMEL

Chineuse et glaneuse, je recueille depuis toujours, dans les brocantes, les vide-greniers ou dans la rue, des pièces de linge de rebut. Déchirées, reprisées, rapiécées ou marquées au fil rouge, elles portent la trace d’une histoire et d’un vécu oubliés : tel un sarrau blanc, taille deux ans, avec au dos, la trace d’un numéro matricule, appliqué à l’encre de chine – ancien marquage de l’orphelinat – négocié âprement dans une brocante ; telle une chemise de nuit, chiffrée A B et rapiécée, vendue dans un vide-greniers par la petite-fille, après le décès de sa grand-mère ou encore une brassière, entièrement cousue à la main, un mouchoir de mariée, finement brodé d’initiales, reprisé et bordé d’une dentelle en partie déchirée, trouvés dans un lot de vieux linge, lors d’une vente ; un fragment de drap chiffré au point de bourdon, devenu « chiffon à carreaux », récupéré sur le bord d’une poubelle ; le tee-shirt déteint, offert par un étudiant aux Beaux-Arts, puisqu’il n’était plus « mettable », etc.
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La lecture de Façons de dire, façons de faire d’Yvonne Verdier (Verdier, 1979) et ma participation à l’exposition Passeurs de linge au musée national des Arts et Traditions populaires (MNATP) de Paris en 1999, ont modifié avec le temps, le sens de ce collectage, jusqu’à le faire basculer vers l’élaboration d’une mémoire du linge et de sa transmission par le biais d’un marquage spécifique, au fil rouge. L’aboutissement de ce travail fut exposé sous la forme d’une installation (voir photo), en 2002, au cours d’un hommage rendu à l’ethnologue Yvonne Verdier, à Melle (Deux-Sèvres), sa ville natale.
1 Mercerie ambulante, Marie-France Dubromel : http://mercerieambulante.typepad.com
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Simultanément, le glanage d’objets insignifiants, sur les trottoirs des villes, passé au crible de l’idée de l’infra-ordinaire de Georges Perec ouvrit la voie à la constitution d’un cabinet de curiosités personnel. Les éléments glanés, inventoriés et toujours fixés au fil rouge et à l’aiguille, dans des carnets ou sur des feuilles de croquis, sont présentés en accumulation chronologique. Les déambulations urbaines et la logique du fil rouge relient ces deux types de collectages et servent de base au concept artistique : Mercerie ambulante (Dubromel, 2002)1.
2 Verdier Y. (1979), Façons de dire, façons de faire, Paris, Gallimard, p. 15.
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Dans Façons de dire, façons de faire, Yvonne Verdier relate une enquête ethnographique menée au début des années 1970 dans le village de Minot (Côte d’Or). Son étude est traversée par la parole et le récit des femmes du village et s’intéresse en particulier à trois grandes figures, « La lingère, la couturière, la cuisinière », dont les fonctions accompagnaient les grandes étapes de la vie, de la naissance à la mort : « En leur parole, elles possèdent et l’intelligence de leur propre réalité et le don de la transmettre2. » Dès la parution du livre, « la lingère » et « la couturière » résonnèrent en moi. Ravivant les souvenirs lointains des femmes de ma famille (une grand-mère qui avait appris le métier de brodeuse à l’orphelinat, une tante couturière, etc.), elles donnaient subitement un sens à la récupération du linge ancien que j’accumulais depuis des années.
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Le processus d’une rêverie/réflexion s’engagea alors, jusqu’à l’élaboration dans les années 1990, d’une « mémoire du linge ». Fort intéressée par les problèmes d’écriture et de lecture (exerçant à cette époque le métier de bibliothécaire et participant activement au développement de la lecture publique), je fus vivement frappée par l’analyse de la marquette :
3 Verdier, Façons de dire, façons de faire, op. cit., p. 180-181.
La marquette […] est un petit carré de canevas, où les petites filles brodent au point de croix – le point de marque – l’alphabet de A à Z et les chiffres de 1 à 9 avec le 0 au bout. […] Ici la leçon de broderie se fait leçon d’écriture et de calcul. […] La marquette est un modèle et délimite l’essentiel de l’usage qu’auront désormais à faire les filles des chiffres et des lettres, dès leur sortie de l’école : marquer de leurs initiales leur trousseau, chiffrer leur linge, numéroter leurs draps. Comme si tout l’apprentissage scolaire, cette « instruction élémentaire aux filles », les premiers degrés de l’écriture et de l’arithmétique, étaient entièrement transmis au travers de cette technique couturière, non à l’encre et à la plume mais avec du fil et une aiguille3.
4 Caux J. (2003), Tissée, tendue au fil des jours, la toile de Louise Bourgeois, Paris, Seuil, p. 56.
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Inventoriant, échantillonnant et observant les différents types de marquages sur le linge récupéré, je réalisai – à l’instar de cette génération de filles de Minot – une marquette personnelle et effectuai de nombreux essais d’écriture au « point de marque », appliqués ensuite dans des « cahiers de couture ». Exercices d’admiration et de mémoire, exécutés au fil rouge no 498 DMC (nuance utilisée par ma grand-mère, vers 1900, pour marquer son trousseau). Sitôt initiée, je me libérai de cette tradition fraîchement acquise pour inventer des jeux d’écritures décalées, contrariées ou inversées : « C’est l’envers qui vous dit la vérité4. »
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Parmi les différents types de lettrages observés, j’avais vite repéré le marquage simple et rapide utilisé par les blanchisseries jusque dans les années 1960 pour identifier le linge déposé par les clients. Je m’essayai à cet alphabet au fil et à l’aiguille, où chaque lettre s’effectue en trois ou quatre traits.
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Je me risquai même à esquisser quelques mots : « vie », « liens », « oubli » qui désignaient, à mon sens, les grandes étapes de la vie. Je soumis ces essais à une ancienne blanchisseuse. Elle me donna son aval : « Moi qui n’ai jamais marqué au fil plus de deux ou trois initiales à la fois, sur des draps ou des vêtements, toute ma vie, je n’avais jamais pensé que ça pouvait faire une écriture. »
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Ainsi, le marquage de blanchisserie devint-il « écriture ». En 1999, je fis état de ces recherches à la médiathèque de Marly-Le-Roy, dans le cadre d’une exposition personnelle intitulée Tradition, mémoire, contrariété. Marquage/Démarquage. Au vernissage, je rencontrai Anne Tricaud, alors conservateur du département textile au musée national des Arts et Traditions populaires de Paris. Dans les semaines qui suivirent, elle m’invita à participer, en tant qu’artiste, à l’exposition Passeurs de linge : trousseaux et familles dont elle était commissaire avec Patrick Prado, ethnologue et chercheur au CNRS (Prado et Tricaud, 1999).
5 Didi-Huberman G. (2002), NINFA MODERNA, essai sur le drapé tombé, Paris, Gallimard, p. 116.
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À l’appui du travail d’Yvonne Verdier, l’exposition mettait l’accent sur la transmission, à partir d’une donation récente faite au musée, en insistant sur l’étude de pièces de linge et de vêtements spécifiques aux grands passages de la vie : la naissance, le mariage et la mort. À la suite, j’intégrai le groupe « Linge », support de réflexion théorique de l’exposition dont les recherches se poursuivaient. Dans la logique des analyses d’Yvonne Verdier et des Passeurs de linge, mon rapport au linge se modifiait encore. L’idée s’imposa à moi de redonner une identité et une mémoire aux oripeaux disqualifiés de mes réserves. « Mais pour ce travail de mémoire – qui n’est en rien une restauration, une restitution du passé –, il faut sans relâche “explorer des possibilités nouvelles”, c’est-à-dire inventer des formes5 ».
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Le fil rouge de la tradition fut le « passeur ». La pièce de linge devint « page d’écriture ». En collectant le linge, je m’enquerrais toujours des noms qui avaient existé derrière les initiales brodées, d’une ancienne appartenance ou d’une anecdote relative aux pièces récupérées. Simultanément, je glanais des récits de vécu du linge, au moyen d’un questionnaire qui circula pendant quelques mois. J’interrogeai ainsi, des hommes et des femmes, toutes générations confondues.
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J’obtins environ 150 histoires. J’en sélectionnai 80 qui témoignaient des grands passages de la vie et demandai à leurs auteurs, l’autorisation de les transcrire et aussi de les exposer, si l’occasion se présentait. Tel un scribe, j’inscrivis sur les pièces de linge, au fil rouge et à l’aide du marquage de blanchisserie, les anecdotes de la vie qui m’avaient été confiées. À titre d’exemples : sur la chemise de nuit vendue par la petite-fille, j’écrivis, au fil rouge, quelques indications recueillies sur la grand-mère : « Chemise ayant appartenu à Augusta Bois, née vers 1900. Décédée en 1992 » ; le sarrau d’orphelin devint le support du récit suivant : « Ma grand-mère qui était orpheline, avait appris le métier de brodeuse à l’ouvroir de l’orphelinat » ; le mouchoir de mariée s’accompagna du récit fait par une amie : « Bonne-Maman a donné à la plus jeune de ses petites filles un de ses mouchoirs brodés à la main qu’elle avait acheté lors de ses voyages successifs en Suisse : Si tu pleures durant ton mariage, tu pourras y essuyer tes larmes. La petite fille a ri de l’allusion aux larmes. À son mariage, elle a pleuré à l’évocation de son père, mort depuis trois ans et a essuyé ses larmes avec le mouchoir suisse de Bonne-Maman » ; sur le tee-shirt déteint, je transcrivis fidèlement : « Sur un tee-shirt blanc, j’avais fait le transfert d’un de mes dessins de la “Faucheuse”. Un jour, par mégarde, ma copine le mit à tremper avec un pull rouge… »
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De nouveau identifié et nommé (chemises de jour, sarraus, guimpes, caracos, blouses de deuil, mais aussi tee-shirts, jeans…), le linge se rechargea de traces de mémoire. L’ensemble des 80 pièces de linge prit la forme d’une installation : Histoires de vécu.
6 Boltanski C., Grenier C. (2007), La vie possible de Christian Boltanski, Paris, Seuil, p. 45.
7 Perec G. (1975), Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Bourgois, p. 10.
8 Tàpies A. (2002), La peinture au corps à corps, Antibes, Musée Picasso, p. 25.
9 Baudelaire C. (1961), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, p. 327.
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Dans un volume de 3 m L × 3 m l × 3 m H, les pièces de linge, fixées sur des cintres métalliques de blanchisserie, sont suspendues à des chaînes, à la manière des « Salles des pendus » des centres miniers. L’accrochage exprime l’idée du vêtement vidé de son corps et voué à l’oubli. Il est parcouru d’une vibration de mémoire, grâce aux récits de vie transcrits au fil rouge. Mon intérêt pour les textiles de rebut, les histoires du sensible, « la petite mémoire6 » mais aussi pour les objets insignifiants qui traînent sur le sol, pour « […] ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien7… » m’a simultanément incitée, au cours de déambulations urbaines quotidiennes, au glanage de bouts de fil, de résidus textiles, de boutons, de petits objets anodins, perdus ou abandonnés sur le macadam. Persuadée que : « […] les petites choses laissées à l’abandon sont parfois les plus significatives [… et qu’] un petit objet perdu dans un amas de matière sale peut amener à faire accepter la vie comme un exercice d’humilité8 », je m’identifie souvent au « chiffonnier » de Baudelaire : « Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne9. »
10 Benjamin W. (1989), Paris, capitale du xixesiècle : le livre des passages, Paris, Cerf, p. 856.
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Walter Benjamin affirme à ce propos : « Mais les chiffons, le déchet : je ne veux pas les décrire, eux, mais les présenter10. » Dans cette perspective, j’établis pour les « objets orphelins » qui m’appellent et que je ramasse, des inventaires et des classifications. Le plus souvent, les glanages sont photographiés, à titre de repérage, sur le lieu du collectage. Ils sont toujours situés, datés et accompagnés d’indications météorologiques. Ils constituent mes « Comptoirs de mercerie ».
11 Spoerri, D. (1993), La collection de Mama W., Oiron, Château d’Oiron, p. 7.
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À la fois journal de bord, champ d’observation, source de rêverie, inventaire du dérisoire et de l’oubli, cabinet de curiosités personnel, rapport au temps qui passe, ils sont aussi un hommage rendu à L’infra-ordinaire de Georges Perec (Perec, 1989) et aux Musées sentimentaux de Daniel Spoerri : « Dans Les musées sentimentaux, les objets exposés ne fonctionnent pas par leur valeur esthétique ou documentaire. Ils n’existent que par leur charge émotive. […] Ce genre d’objets n’a aucune valeur scientifique. On ne peut rien en déduire11. »
12 Prado P. (2006), « Du musée de l’Homme au quai Branly. Objets orphelins, pour un musée de l’oubli » (…)
13 Didi-Huberman, NINFA MODERNA…, op. cit., p. 115.
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Une fois recueillis, se pose pour ces objets de rebut, la question de la nomination et de la présentation, à l’intérieur du concept artistique Mercerie ambulante : « […] Que faire des objets en général ? La tendance n’est-elle pas à ce qu’ils deviennent tous orphelins ? Comment les nommer ? […] quel doit être leur dernier lieu de repos12 ? » et comment procéder pour « Retrouver la posture du mendiant ou du chiffonnier : se nourrir de peu, créer du savoir en collectionnant des détritus, créer des mondes esthétiques en bricolant les rebuts13 » ?
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Glaneuse et classeuse obsessionnelle (sans doute à cause de mon ex-métier de bibliothécaire), c’est le Penser/classer de Georges Perec (documentaliste, lui aussi) qui préside à l’organisation des objets récupérés. Ils sont fixés, le jour même de leur récolte, au fil rouge et à l’aiguille sur des feuilles de croquis (13,5 l × 21 cm H), puis situés, datés. On peut suivre sur l’envers de la feuille, le tracé du montage au fil rouge. Glissés dans des pochettes en plastique transparent, ces glanages sont exposés sous forme d’accumulation chronologique. D’autres objets sont inventoriés et classés dans des boîtes à reliques, des tiroirs ou des carnets d’échantillons thématiques. Les éléments rouges, par exemple, prennent place dans « les carnets du Rouge », les fragments avec nœuds rejoignent « le livre des nœuds », les boutons trouvés sont cousus sur des cartes à boutons, les listes de courses participent au « livre des listes » et les petits papiers annotés d’adresses et de numéros de téléphone, sont fixés dans un « carnet d’adresses » ; d’autres encore sont appliqués avec soin, dans un cahier élégant et deviennent mes « Pretty-made ».
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Vieille obsession des merceries et des cabinets de curiosité fréquentés dans mon enfance, à commencer par celui, initiatique, qui m’aura le plus fascinée et terrorisée : l’armoire grillagée d’une salle de classe qui laissait entrevoir fossiles, herbiers et débris poussiéreux, sous la surveillance d’un crâne humain que je croyais hilare.
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Pourquoi s’y intéresser ? Dans trente ans, dans cinquante ans, mes petits vestiges du quotidien, si familiers, si ordinaires, sans intérêt, seront-ils toujours identifiables ? Pourront-ils encore être nommés par ceux qui les examineront ? Sera-t-il possible de dire en quoi ils nous avaient concernés ?
14 Perec G. (1989), L’infra-ordinaire, Paris, Seuil, p. 12.
Interroger l’habituel […] Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique […]. Questionnez vos petites cuillers. Qu’y a-t-il derrière votre papier peint14 ?
15 Meunier J. (1993), Voyages sans alibi, Paris, Flammarion, p. 38.
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Étrangeté future de notre quotidien le plus ordinaire et, d’une manière plus générale, « Peut-on faire de l’ailleurs avec de l’ici15 ? ». Ainsi, la lecture d’Yvonne Verdier et de Georges Perec a permis d’enclencher un processus de transformations successives des chiffons et des objets de rebut, jusqu’à les faire basculer dans une identification nouvelle et les réinscrire dans la mémoire collective. Ultime retournement : d’objets abandonnés, ils deviennent objets exposés, par le biais du dispositif artistique d’installation.
16 Bourriaud N. (2004), Postproduction. La culture comme scénario : comment l’art reprogramme le monde (…)
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Si « C’est le regardeur qui fait le tableau16 », comme l’affirmait Marcel Duchamp dès 1949, lors de « The Western Table of Modern Art » à San Francisco, c’est bien sûr « le regardeur » qui opère le retournement final des objets. On assiste alors, au retournement du retournement.
23
Ce « chantier » de récupération, d’inventaire et de classement qui m’obsède et m’occupe depuis toujours, ne devrait cesser qu’à la fin de mes jours valides et conscients. Ponctuation du temps qui passe. Interrogation personnelle de la notion de vanité.
24
Les textiles usagés et les objets dérisoires, reconsidérés et montrés sous une forme nouvelle, tentent de contribuer à l’exploration de la mémoire ordinaire. Ils souhaiteraient participer, avec humilité, à l’élaboration d’une poétique du quotidien.

 

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