PAYS DE LA MEIJE

 

ISLE-SUR-LA SORGUE PARIS SAINT-CHAMONDLYONMOSCOUNEW-YORK-SEATTLE-CHICAGO MARSEILLE

VOUS ETES ICI

DIDIER COFFY

« Je ne sais rien de moi à l’avance, les aventures m’arrivent quand je les raconte. » Peter Handke

INEFFABLE — PAS DU PAYS MAIS TELLEMENT D’ICI — PAYS, PAYSANS, PAYSAGES… — UN ARISTOCRATE A LA MEIJE

une Romanche blanche ou grise dans la plaine d’Isère, l’altitude déjà frémissante, tumultueuse et si minérale. Une eau venue d’en-haut, par dessus les ardoises, le schiste, le granit. Ici un carrefour au creux du massif, un temps de plaine et de pause, une terre d’éboulis et de couloirs dressés, quelques mélèzes attirés par la pente. Puis une route et les préliminaires d’une ascension, l’entrée dans le Vénéon, un monde à Saint Christophe-en-Oisans et ses murs de pierre sèche. Un coin de ciel, une échancrure, la Pointe du Vallon et pourquoi pas les Rouies la courbure du glacier on devine, un bouillonnement de torrent dans tout ce fracas, l’enchevêtrement d’aiguilles et de crevasses au bord du précipice. Un peu plus haut «Les Etages» si sauvages, le hameau, trois maisons dont on aime à se murmurer la couleur des mots très tôt, blotti en tout petit contre la pierre l’hiver, l’éclat du ciel et de l’été avant la Bérarde… les Ecrins en secret.

GEOGRAPHIE PHYSIQUE, HUMAINE, REGIONALE, SCIENCES SOCIALES, MEMOIRES DES TERRITOIRES ET DES SINGULARITES...
PAYS DE LA MEIJE : Géographiquement le « Pays de la Meije » fait partie de l’ Oisans et du massif des Ecrins en prenant  un sens très touristique dans la 2em moitié du XXem siècle On parle de pays car il s’articule autour d’un sommet mythique, la Meije, en y apportant des caractéristiques locales (démographiques, sociales, historiques, climatiques, artisanales) que l’on ne retrouve pas ailleurs dans le massif. Il comprend, entre autres, les villages de La Grave, Villar-d’Arène et les hameaux environnants (dits aussi « villages de traverses »… les Terrasses, le Ventelon, les Hières, Valfroide, Le Chazelet…) jusqu’au col du Lautaret.
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INEFFABLE

En lien avec LA VIE MOLESKINE

 

Sauvage !

Minéral, venteux, très lumineux…

Un azur d’altitude inassouvie dans sa lente ascension intérieure vers l’éclat du ciel et son soleil ébouriffant. Quelque chose s’écrit ici, traverse l’échancrure de la pierre jusqu’à la lumière des cimes et des arêtes. Une enfilade bleutée de couloirs dégringolés et leur élégante architecture en équilibre sur un fil.

Ainsi l’œil à l’à-pic du vertige, des dalles et du granit à l’ombre d’un peu de neige dans l’interstice d’une fissure en Z inscrite dans le roc. Autant d’aplomb de ressauts et de vide à ciel ouvert, les frissons d’un zénith horizon bleu blanc tourbillonnant dans l’écume des nuées, un corridor.

L’appel d’une brèche, sa découpe et ses crevasses…

Sans doute une élévation de cathédrale dans le silence et le vent, une altitude et sa plénitude. L’architecture d’une révélation depuis La Grave, un entre deux mondes et d’ombre portée sur les Enfetchores, la sihouette dentelée du Râteau avec un contre-bas vallonné. Un soleil de muraille dressée contre le Promontoire et son refuge, les Etançons…

Midi la Meije et ses arêtes.

L’aventure d’une chevauchée entre le Doigt de Dieu et l’Orientale, un replat un repos sur le Tabuchet et enfin le refuge. Une vue d’ensemble sur le massif et les Ecrins la Barre en autant d’Ailefroide ou d’Agneaux, tout le secret du Lautaret face au Pic Gaspard. La solitude si parlante des grands espaces, l’expression muette d’une recherche au-delà de soi, là où quelque chose comble et transcende, transporte et questionne les chemins vers la lumière.

LA GRAVE

Bourg-d’Oisans dépassé et une Romanche grise ardoise.

Quelque chose remue, attire vers le haut. Un grondement de cascades en tumultes, blocs et chaos. L’appel d’une première, là où le chemin s’élève se tord et bifurque à l’ombre de l’été et de juin ensoleillé.

L’Oisans escarpé du Fréney.

Autant de lacets d’une route tourmentée entre les contours d’un précipice en abimes… de quoi se blottir vers l’ombre et la lumière, une enfilade de tunnels, avant de retrouver l’air libre et paisible, l’eau scintillante du Chambon. Une bifurcation à gauche, la traversée du barrage, puis d’autres virages et l’entrée dans les gorges de l’Infernet, la combe de Malaval : un monde d’éboulis et d’ardoises entrecoupé de mélèzes arrachés aux avalanches et de brèves échappées sur quelques langues glaciaires. Rien qu’un chaos minéral à l’aplomb des cascades dont on va  sortir sans tarder, une prière exaucée après les Fréaux la révélation, on le sait.

La Grave face à la Meije.

PIC DE LA GRAVE 3667

Les Ruillans… son col de blanche immensité au bord d’un plateau crevassé vite traversé puis la rimaye, une pente et sa pointe, le vallon du Sélé de l’autre côté avec les hérissements du Soreiller tout proche.

La Grave et son pic.

On y montait autrefois depuis Chancel, le refuge. Une sauvagerie secrète si chère à l’Oisans, l’élévation de la pierre jamais complètement dévoilée. Un désert de glace immaculé ponctué de failles et de replis, le dôme et sa lauze de molles ondulations plus loin là-bas…

Tout à portée de main.

PLATEAU D’EMPARIS 2463 m

Un balcon à l’horizontale.

En retenu un peu pentu, suspendu au bord du vide.

Vu d’en bas, quelques parois schisteuses avec un empilement d’ardoises à l’assaut des murailles et des cascades avant le débouché au grand soleil, un plateau verdoyant pour une vie en lacs et miroirs… Lérié, Noir et petits ruisseaux à fleurs de pelouse alpine. L’exacte définition d’un belvédère projeté en avant sur d’éclatantes étendues glaciaires, Mont-de-Lans et Girose aux molles ondulations crevassées… Un infini écarquillement de l’œil, des soubresauts du petit et gros Têt jusqu’à la silhouette massive du Mas de la Grave…

Une plaine d’herbe et d’eau venteuse facilement frissonnante et enivrante, une petite Mongolie de poche et d’intérieur avec de la terre et du ciel en point d’orgue.

Un alpage à plat tout en traversées arpentées, voyagées, imaginées…

COL DU LAUTARET 2058 m

Entre Romanche et Guisane…

Pâturages de l’Alpe illuminé, l’Oisans au carrefour de la Meije et du Sud. On y passe on le traverse jusqu’au bout de l’hiver toujours ouvert, le souffle de ses congères.

Le temps d’apercevoir le Pic Gaspard ou le Pavé, l’Homme et son glacier, un Combeynot aux chamois si proches si lointains et un jardin alpin au bord de la route. Un col ancien, jadis celui des colporteurs, les photos sépias, les vallées très reculées… — un temps d’arrêt et de contemplation avant de monter plus haut, le Galibier.

REFUGE DE L’AIGLE 3450 m

Un perchoir haut perché… blotti sur un ressaut rocheux avec ses haubans autrefois, un décor de Meije neigeuse au milieu du glacier. Petit abri et grande histoire : l’air d’un temps et des premiers conquérants on imagine, la traversée des arêtes (Whymper, Coolidge et Gaspard y sont passés… Castelnau veille toujours) puis une longue descente un peu pentue avant le long replat crevassé du Tabuchet, une parenthèse d’altitude.

On ne vient pas ici par hasard.

LE CHAZELET 1800 m

La vie au milieu d’un pré en balcon sur les cimes.

Ici la vie blottie avec ruelles et toits en pente, une église tournée vers l’azur. Au bout de la route et du chemin, les contreforts du plateau et ses ultimes maisons, l’éternité de toutes les saisons.

L’enfance et la jeunesse réunies.

LAC DU GOLEON 2438 m

Valfroide et ses chalets, une route en terre depuis les Hières… le vallon du Maurian, un torrent dans le raidillon caillouteux. Quelques efforts encore, voici le lac. A ses pieds les Trois évêchés, les Arves en arrière plan, une eau un peu sombre aux rives fleuries quand vient la fonte des neiges. Quelques pêcheurs ou randonneurs, simples visiteurs d’une altitude silencieuse. 

Un silence hors du monde à la surface d’un miroir.

Une Meije de toutes les manières en décor.

AIGUILLES D’ARVES 3514 m

Trois sentinelles, une silhouette.
Depuis le vallon du Maurian puis le col Lombard. Un petit matin d’éboulis et d’herbe rase, une certaine sécheresse dans l’air. Le silence en secret là où tout s’immobilise, seul le souffle des crêtes au bord du ravin.

Les voilà en enfilade : la méridionale, la centrale et l’occidentale.

Trois aériennes, une solitude.

Inscrites dans un ciel pleine lumière de parois dressées, en lames de pierres et dalles fissurées ou un peu ramassée pour l’une d’entre elle dans son inclinaison. Toujours élancées, bien individualisées face à la Saussaz les aiguilles tout à côté.

Trois impérieuses, une évidence.

Un Oisans des origines à la source de la pierre et d’un vent coupé du monde. Un territoire d’herbe sèche et de saillies rocheuses à l’assaut des arêtes et de leurs petits ruisseaux dans les vallons creusés.

La fraîcheur des bourrasques…

AIGUILLES DE LA SAUSSAZ 3361 m

En toute discrétion face au Goléon..

Trois pointements rocheux à l’ombre de leurs grandes sœurs, les Arves, et en compagnie du Lombard. Sans doute les apprécie-t-on mieux du Bec de Grenier puis sur l’arête menant au sommet. Le secret d’une petite pause au pied de leurs éboulis, une fin d’après-midi ou le soir au bivouac dans la neige du glacier.

ETYMOLOGIES, MANIERES DE DIRE MANIERES DE FAIRE, LANGUES POPULAIRES, CURIEUSES, SAVANTES OU IMAGINAIRES...
OISANS : origine celto-ligure des Ucènes (Uissa, Uisson puis Visan), habitants les Uissans.
MEIJE : En 1712, dite la pointe Malaval du nom de la combe de Malaval en contre-bas. De la Bérarde, on l’a longtemps appellée le Bec de Peignes. Francisation du nom occitan originel « Agulha de la Meija ». Agulha est un nom commun désignant une montagne très pointue et Meije signifiant demi, milieu. L’agulha du milieu de la journée (le soleil passant au-dessus du village de La Grave à midi).

MALAVAL (COMBE DE) : Malis/valus, la mauvaise vallée… encaissée, encastrée, obstruée.

PAYS : Région géographique habitée, plus ou moins nettement délimitée (2em moitié Xem siècle)
PAYSAN : Pièzan dans quelques provinces. Personne tirant des ressources proches de son habitat. Celui qui habite la campagne et en cultive la terre.
PAYSAGE : Etendue d’un pays que l’on vit d’un seul aspect. Agencement des traits de caractère, des formes d’un espace limité. Portion de l’espace terrestre observé à la verticale et à l’horizontale.
LA GRAVE : Toponyme venant d’Arena et la présence de sable grossier près de la Romanche. Arena supérieur et Arena inférieur. La Grave en Oysans (carte de Casssini).

LOMBARD : tymol. et Hist. A. 1. 1174 « originaire de la Lombardie »  1826 dialecte lombard « dialecte italien parlé en Lombardie »Lombards « nom d’une ancienne peuplade de Germanie orientale qui envahit l’Italie du Nord » (Trév.).

ARVES (AIGUILLES D’) : Les aiguilles d’Arves sont appelées Agouelyes d’Arves  en arpitan savoyard. Elles apparaissent sous le nom de Trois Ouillons sur la carte de Cassini.

PAS  DU  PAYS

MAIS

TELLEMENT  DICI

Etre d’ici mais sans être de là, vivre avec un pays autre au coeur de soi… ou comment penser une lumineuse étrangeté, cet exil paradoxal si réjouissant, plein de jeux et de sens jusqu’au subtil de l’impromptu et l’enivrant de l’inattendu ? Une expérience déroutante à devoir toujours bifurquer, se décentrer, prendre la tangente en autant de chemins de traverses pour en comprendre la raison et revenir inlassablement au point de départ. Un «ici» pour un «là-bas» jusqu’à se rapprocher de l’incertain, choisir les imprévus de l’ailleurs à un âge où d’ordinaire l’inéluctable des années à venir s’écrit avec raisonnable. Faire tout à l’envers pour mieux se retrouver au bon endroit, pourquoi pas.

 UNE HISTOIRE DE MEMOIRE…

La découverte… vers l’âge de quatorze ans même si dès la fin des années 50 mes parents louent l’été un petit logement en Oisans, aux Fréaux exactement, et nous emmènent en balade ma sœur et moi dans les environs. Pas de souvenirs bien sûr, seulement des photos en noir et blanc prises par ma mère avec son vieil appareil à soufflet, et ensuite définitivement consignées dans un grand album de cuir marron. 1962, Brigitte et Didier à la montagne… les clichés défilent avec mon père fièrement installé au volant de la voiture familiale : Galibier, Lautaret (encore beaucoup de moutons en ce temps…), La Grave, Villar-d’Arène, Les Terrasses, Le Ventelon, Le Chazelet, tous les classiques. Les années passent les enfants grandissent et en août 1970 ma mère décide de m’envoyer en Oisans au village du Mont-de-Lans, «puisque tu dis aimer la montagne, là-bas tu seras servi…». Un camp de montagne organisé par les pères jésuites de mon collège de la Trinité de Lyon, un grand chalet pour jeunes gens de bonnes familles avec activités revigorantes (marche à pied, vélo, cheval, tennis, initiation à la voile sur le lac du Chambon, apprentissage de l’escalade et du glacier…), histoire de voir de quoi il en retourne.

Yvonne me prend au mot.

Très jeune les longues marches dans le Pilat. Le Crêt de la Perdrix et ses modestes 1430 mètres ou celui de l’Oeillon, les monts du Forez, le plateau venté de la Jasserie ou du Bessat et sa fameuse «burle» les hivers de toutes les congères, à quelques kilomètres de la propriété de mes grands-parents à Saint-Chamond… «montagnes à vaches» certes mais suffisantes pour éveiller une attirance un peu mystérieuse pour l’altitude. J’affectionne ces randonnées sur le «chemin de la Roche» (combien de fois l’avons-nous fait ?), le sac à dos, la recherche des airelles dans les sous-bois, les genêts et le goûter avec le thermos de cassis rafraîchissant au sommet des cimes herbeuses.  Inexplicablement le besoin profond d’aller encore plus loin encore plus haut, d’autant qu’Yvonne ne me ménage pas… Issue de la génération de la guerre ayant dû se débrouiller à pied, essence rare et presque pas de voitures, seule la force des jarrets compte. Elle en garde l’habitude et presque une manière de vivre. Je la revois cavaler dans les prés du Planil ou du saut du Gier («cavaler» le mot juste, elle s’arrête rarement…) en une marche sportive, noueuse, musculeuse, un peu nerveuse, semblant capable d’enjamber tous les cols et toutes les arêtes, faite pour «aller haut», un élan et un allant si révélateurs…

Elle commence à me raconter les Alpes dès les années soixante, les couchers de soleil, le silence le soir venu sur les rochers et les névés, les nuits en refuge, en particulier celui du «père Turc» dans le massif de Belledonne où elle a mangé en 1942 des «pommes de terre à la poêle avec des œufs !». Plus tard je passerai moi aussi une nuit au refuge de la Pra mais sans voir le père Turc, mort depuis bien longtemps… Dans la France de l’Occupation, à Grenoble chez sa tante Fernande, elle profite pleinement de ses vacances avec des amis dans de grandes virées du côté du Lautaret (toujours en vélo et parfois en tandem, par la «rampe des commères» !), la Chartreuse, le Vercors, s’habituant aussi à l’escalade — à l’époque on dit «varappe», on porte un béret et des mitaines, des chaussures à clous et on s’assure avec des cordes en chanvre… — du côté de Domène dans les «grandes Lances» et ses aiguilles de calcaire très spectaculaires, Chamrousse aussi, le Pic de Belledonne cent fois parcouru et bien sûr l’Oisans.
Une boite aux trésors, l’«Oisans sauvage» du peintre Samivel… Je mets le nez dans les photos de ma mère et découvre l’Aiguille de la Meije, le Râteau et le formidable plateau glaciaire de la Girose et du Mont-de-Lans avec son col des Ruillans donnant accès au Dôme (j’y monterai non sans émotion pour la première fois à 18 ans…). Quelque chose frissonne en feuilletant ces pages, me surprenant même à prononcer le mot «Ecrins», pensant pierre précieuse, joyaux, trésor à découvrir…, tout impatient d’aller explorer ce haut pays «quand je serai grand». En m’inscrivant  dans les bibliothèques de Lyon, Yvonne me permet de dévorer l’histoire de l’alpinisme — Rebuffat, Messner, Demaison, Bonatti, Frizon-Roche…–, les récits de ces intrépides voyageurs ayant osé traverser seuls les Alpes, les cimes et les cols à pied (l’un m’impressionne plus particulièrement, «Le chemineau de la montagne» de Léon Zwingelstein, l’intégral de l’arc alpin de la Slovénie jusqu’à Nice… après une telle odyssée j’apprendrai plus tard avec consternation sa disparition dans un  accident de rappel à la Pierra Menta dans le Beaufortin), scrutant chaque photo et paragraphe, m’initiant par procuration à la technique du piolet, des crampons et de la corde. Au-delà de ces exploits, et malgré mon jeune âge, quelque chose me parle et fait déjà inconsciemment sens en moi : le lien que je crois percevoir entre mouvement et environnement, langage et paysages. L’écriture dans toute son altitude, celle d’une parole inconnue venue de nulle part mais si flamboyante dans la sublimation de ses grands espaces intérieurs.

La suite à l’unisson de cette évidence précoce. Etudiant, j’approfondis mes recherches autour de la  question de la marche et du mouvement à travers les sculptures des maîtres italiens de Florence (en particulier le « Marcheur » de Gian Lorenzo Bernini), l’œuvre chorégraphique de Pina Bausch, en peinture le courant futuriste, les premières productions du théâtre optique de Charles-Emile Reynaud et son « image bougeante » en 1888 annonçant le cinéma muet, l’essai sur la photographie de Roland Barthes (« La chambre claire »), je réalise mes premières  calligraphies,  ces gestuelles de l’Etre avec la Lettre… j’apprends combien la manière de marcher et de « faire mouvement »  n’est pas anodine. Une philosophie de l’engagement (un art de vivre ?) vers tout ce qui s’élance dans la confiance et la conscience des singularités du monde. Ainsi ai-je fini par penser qu’elle dessine la trace et la trame de nos territoires intérieurs, ces paysages de proches extrémités. L’appel d’un besoin inassouvi, une faim (fin ?) dévorante, une force centrifuge, une soif à jamais dés/altérée, inspirée et aspirante vers nos conquêtes de l’inutile, un inconnu semblable et différent dont il faut accepter le mystère, l’indicible mais non l’ignorance… l’écho d’un innommable. Une écriture de l’espace et du monde, une Parole muette rejoignant le champ (chant ?) de ce qui «fait route», travail d’arpenteur depuis les origines jusqu’à une proche modernité, je pense à «Easy rider» de Dennis Hopper, «Sur la route» de Kerouac, ou «No direction home : Bob Dylan » de Martin Scorcèse, la « saudade » brésilienne ou le « fado » portugais mais aussi les parcours de figures baroques et mystiques…. Sainte Thérèse d’Avila, Gandhi,  Simone Weil, Gaudi et la « Sagrada familia » la Route de la Soie, le Chemin de Compostel, Philippidès le marathonien de la Grèce antique, Paul-Emile Victor, la figure d’Ulysse, les Pieds nickelés, le désespoir  flamboyant du rock ou du blues, Amundsen, Whymper, Coolidge, Magellan, la musique de Lavilliers, Higelin ou Gainsbourg et tant d’autres… plus globalement tout ce qui « cavale » (de Bonnie and Clyde jusqu’à la recherche obsessionnelle d’un amour perdu, la conquête du pouvoir politique, les utopies hippies, l’appât du gain…), le sublime dans le désir et le chaos si bien filmé par Jean-Luc Godard dans « Pierrot le fou ».  Autant de démarches intérieures se faisant paroles in/avouables (faire vœu de l’intérieur de soi), quêtes et enquêtes  définitivement entremêlées dans leur diversité racontant le vivant en mouvement — la maladie du corps parlant, la quête paradoxale d’Absolu dans le crime et la récidive, l’éphémère et la profondeur des graffitis au fil des murs (cette « peau de la ville » comme l’écrivait joliment l’anthropologue Pierre Sansot), le mouvement immobile de la vie monastique, la poésie de l’arithmétique dans la combinaison des nombres, les transformations utérines de la grossesse en 9 temps, l’organisation sociale d’une fourmilière ou le va-et-vient de la censure dans un théâtre érotique au 19em siècle… lumières et ombres portées scandaleusement éblouissantes et contradictoires dans l’exploration individuelle du Corps et de l’Esprit, une circularité du monde. Voyages d’une «écriture» de traces et de trames intimes et collectives — nobles ou vulgaires c’est à dire ordinaires, reconnues ou censurées (le caniveau finit toujours par rejoindre les nuées et la morale les obscénités…) — allant des premiers manuscrits médiévaux traversant les chemins de fortune à travers l’Europe et l’Asie à la rencontre d’une « Connaissance autre » jusqu’à la toile interconnectée du web contemporain où tout glisse, tout passe, tout surf… l’apesanteur d’une « noosphère » (la sphère du nous) et des réseaux sociaux, telle que la décrivait Teilhard de Chardin dès 1932 dans son « Phénomène humain » . Une figure de la migration des hommes et des récits dans leurs liens paradoxaux avec les racines du monde, quelque chose de l’étrange étrangeté du Prochain. Une route avec ses bonheurs et ses tragédies dans ce qu’elle a de boule/versant, «troublant l’ordre des choses mais sans les détruire», participant à la réappropriation de l’Etre, l‘apprentissage de ses mots/maux et de ses monts…. le décor des corps de l’ingénierie du vivant.

« PINA » DE WIM WENDERS POUR PINA  BAUSCH

« NO DIRECTION HOME : BOB DYLAN » MARTIN SCORSESE (2005)

ROUTE DE LA SOIE – DOC ARTE

« EASY RIDER » DENIS HOPPER (1969)

La marche se révèle à la naissance puis se perd dès les premiers mois pour mieux se retrouver à travers un apprentissage socialisé, marqueur de l’évolution… faire ses premiers pas, un progrès à rebours. Son mécanisme s’articule autour d’un « élan altérant » (introduisant du double dans l’unique), un pas en alternance où l’Un rejoint obligatoirement l’Autre avant que celui-ci ne doive à nouveau lâcher prise en un déséquilibre à rétablir… — équilibre précaire sur un fil de soi/e (dit aussi  « fil de la vie » et signe du destin, 9 mois à dos de chameaux sur la route du même nom raconte la légende). Un instant en suspension échappant à la conscience et faisant de ce mouvement instantané une éternité, un temps détruit créateur de durée révélant la part inconnue de l’Etre (Gaston Rebuffat souligne dans « Les horizons gagnés » l’importance de la marche d’approche, un temps d’élévation intérieure , une philosophie méditative de la réappropriation de soi — un « instant en suspension » — conjugués à un moment d’observation, l’état de la montagne avant la course du lendemain, une manière de se mettre en conditions… spirituel/temporel, Terre/Ciel, Corps/Esprit, « une recherche de la base et du sommet » écrivait René Char). La marche s’inscrit dans un mouvement naturel d’équilibre réajusté, un déséquilibre abandonné, un porte-à-faux du vivant assumé, transfigurant et bouleversant le réel d’un sujet à la fois blessé par le manque de l’autre puis lumineusement consolé (cum/solis, avec le soleil) par ce même autre, selon une opération de type éniantologique (enios/logos, discours de contraires complémentaires). La même loi de la dualité dans la pratique de l’escalade et de la spéléologie, « l’alpinisme à l’envers… », là où l’ivresse des cimes rencontre les entrailles de la terre, un jeu d’équilibriste, une figure fondatrice du vivant dans son jeu des opposés entre le haut et le bas, le chaud et le froid, le masculin et le féminin, le yin et le yang, le Zénith et le Nadir.., la mythologie grecque du symbolisme vulcanien des enfers et des ténèbres ou la philosophie du taoisme « Pour qu’il y ait de la lumière il faut de l’ombre et pour qu’il y ait de l’ombre il faut de la lumière ». Les enjeux d’une dualité posant la question de l’Autre et au-delà celle du double (comment être (dés)altéré par autrui dans son ailleurs…). En escalade, autre figure éniantologique,  notons l’opposition du corps par rapport à la paroi, un équilibre de la contradiction (valable aussi en équitation), une manière de prendre du recul (un débutant a souvent tendance à étreindre le rocher, ne rien voir et s’épuiser) et ainsi faire confiance à l’Absolu du vide qui n’est pas le néant…, permettant une « lecture » efficace, sécurisante et libre de la roche. Selon G. Rebuffat… avoir de la considération pour la montagne (considérer, latin cum/sidus… la regarder avec les  étoiles, lien respectueux  de l’équilibre cosmique Terre/Ciel, Corps/Esprit…), appréhender la roche, la neige, la glace en tant que  matière et texte d’un grand organisme vivant avec ses lois et ses libertés.  Apprendre à être un Homme serait-il d’accepter cette dualité sur un fil, « l’innommable paradoxal » inscrit dans  le mouvement du  déséquilibre du monde et devoir toujours en rétablir l’équilibre ?

L’éphémère durable, l’insaisissable point aveugle…

Ainsi ai-je pensé et pratiqué l’Oisans à travers un vocable singulier pluriel faisant mouvement et résonnance : pays, paysans, paysages liés les uns aux autres… là où la montagne est indissociable de la marche et de son langage dans la symbolique de sa fonction (curieusement assez peu de l’alpinisme, d’inspiration moderne venant avec la professionnalisation du métier de guide — à l’origine tous paysans de la vallée au service des « gens de la ville », les « monchus », ceux qui viennent de l’ailleurs — amenant au XXem siècle une transformation des rapports sociaux dans une même vallée, un nouveau modèle économique, une mécanisation de la société, une autre approche de ce qui « fait terroir »…). Au XVIem siècle « montagnard » signifie celui qui « marche à travers les monts » (traverse, arpente, explore….) — une vie d’observations méticuleuses, un nomadisme sédentaire, une affaire d’habitat, de nourriture et de querelles de pâturages pour une question de  survie. Un ralenti favorisant une réappropriation du langage et de son paysage immédiat, on naît (‘est) d’ici avec l’œil pour limite et l’infini pour instinct à travers une parole venue d’ailleurs (les ancêtres, la coutume…) tenant lieu de pays et de légendes. Latin legenda « ce qui doit être lu », texte de référence pour « faire civilisation », communauté, espace du dedans métissé (Texte en grec = tissu, trame, entremêlement), récit d’une appartenance infiniment  traversée, entrecroisée, transportée, « transhumée » (trans/humare, à travers la terre) de générations en générations. Le point local très central d’une identité immédiate (la vallée, le village, le hameau, le sommet… ici la mémoire étymologique de la Meije, medius/midi, med/jo… l’aghula du milieu du jour à midi lors du passage du soleil au-dessus du village de La Grave) irradiant un imaginaire, construisant un mythe et son réel. Autant d’histoire(s) dessinant  la limite des neiges et son peuple de maléfices ou de diables en tous genres prêts à dévorer le voyageur égaré, surtout ne jamais passer une nuit dans les « grandes glaciaires »… (ce qui ralentira la conquête des sommets), les mêmes croyances avant l’ouverture des routes maritimes jusqu’au XVIem et les arrivées de Vasco de Gama, Magellan et Christophe Colomb, au-delà de la ligne d’horizon un gouffre pense-t-on, les abysses… Un homme marchant, une connaissance locale et universelle, là où l’ici et l’ailleurs se font savoir et sagesse — étymologie commune — une distanciation respectueuse animant (animus: âme…) une expérience intérieure  l’été venu du côté de Villar-d\’Arène, le bruit de la botte dans la neige l’hiver au Casset coupé du monde ou au Grand Galibier un peu de brume mouillée, voici l’automne les bruines et la pluie. Une odeur de noisette dans le taillis, là-haut la Meije saisissante, le couloir Gravelotte et le Doigt de Dieu en un même élan vers le ciel, les cimes et les nuées… — un montagnard entre Terre et Ciel, saisons et voûte céleste avant d’autres transformations.

 AU FIL DU MONDE (ARTE, 2017)

La marche ne cesse  de faire déplacement et transgression à travers le Temps, moteur de (ré)évolutions et de transcendance, creuset de «ceux qui cherchent, voyagent et marchent encore… » —  utopistes, rêveurs, inventeurs, entrepreneurs, explorateurs, aventuriers de l’imaginaire. Ils nous permettent  aujourd’hui de penser un « ici »  se faisant « ailleurs » en un seul clic dans un réel dématérialisé, délocalisé, virtualisé. Sous nos yeux une révolution copernicienne de l’intime et du numérique (aussi puissante que l’industrielle du XIXem siècle), une découverte revisitée comme jadis l’abandon d’une croyance en une Terre au centre de l’univers avec un Soleil au cœur de l’espace jusqu’à la conscience d’une galaxie au centre de nulle part. Nous voici dans l’espace d’un langage illimité (la page, le quartier, le pays, la transmission des idées, les réseaux sociaux, un réel déstructuré…) nous obligeant à nous géolocaliser, remettre du centre et du sens au cœur de soi, retrouver la singularité première de l’élan vital. Cette nouvelle révolution copernicienne impose de nous réinventer en  Marco Polo, Magellan ou Colomb des temps modernes, explorer d’autres territoires et penser l’idée de frontières sans clôtures…  

La crise environnementale, celle de l’Homme dans sa globalité, révèle un déséquilibre du vivant dans son identité. Le mot «crise» est à prendre ici au sens de «devoir faire un choix» (latin « crisis » assaut de la nature et grec « krisis » distinguer, séparer, passer au crible…) avant de l’associer à une idée de «période de tensions». Ce déséquilibre sérieux signale l’altération profonde d’une gravité négligée en son Centre (latin «gravis» assumer la charge morale et intemporelle du lien Homme / Planète avec noblesse, dignité et proximité) entraînant l’Etre dans un porte-à-faux avec lui-même et son réel. Le Centre synthétise en un seul point l’essence de l’Etre, son principe de dualité, ce qui fait LIEN dans l’équilibre de ses contraires (masculin/féminin, lumière/obscurité, Terre/Ciel…), la vérité de son IDENTITE. Maltraiter cet équilibre dé-centre et déboussole le sujet, lui fait perdre le Nord, la vue, la vie et le sens. L’altération de l’intégrité (in-tegritas ce qui fait tissu intérieur, réseau, lien social…) dé-géolocalise l’espèce et l’espace faisant perdre également à l’individu et à sa planète son ADN et ses repères, l’oxygène de ses liens intimes, visibles et invisibles avec le vivant.
Nous vivons donc d’abord une crise identitaire.
L’Astrolabe Compendium répare et recoud en apportant sa contribution à la restauration du tissu social de la communauté humaine dans son environnement, l’affirmation d’une écologie de la personne. Il est le résultat d’une recherche appliquée cherchant à rendre visible l’invisible au moyen d’un outil d’exploration intérieure à vocation humaniste générant du lien et créant les conditions du recentrage de la personne grâce à un principe de géolocalisation. La redécouverte de l’essentiel permet ainsi au sujet une réappropriation de son monde, l’affirmation d’une identité explorant de nouveaux territoires tout en s’ouvrant aux autres. De ce mouvement naturel remis en marche, un rééquilibrage de ce qui fait le vivant dans toute sa diversité singulière et plurielle. Les champs d’actions d’un tel dispositif novateur, souple et collaboratif s’inscrivent dans un environnement déstabilisé faisant du centre de chaque être, le lien fondateur d’une humanité en mouvement. Il ne suffit plus d’être informé sur le mauvais état de la planète et de sa biodiversité ni de déléguer la Parole auprès de ses représentants (politiques, associatifs…), il faut désormais rentrer dans son Histoire.

Infinis centres du monde… — la Meije pour les uns, le Limousin pour d’autres, Dunkerque, une ruelle à Nice, un jardin, la chambre d’à-côté, un banc public, un coin de forêt, le bistrot d’en face, une page de roman… –, ils peuvent varier d’un instant à l’autre, un essentiel éphémère révélant notre dimension singulière et infinie. Le centre de l’Etre est un générateur de renaissance (latin « gens,tis » origine), point de départ autour duquel s’enroule le sens du sujet (sa raison de vivre), spirale de sa propre histoire permettant de se réapproprier quelque chose de lui-même et de l’univers. Il brille et irradie telle une perle (étym. barroco, perle irrégulière jouant de ses contraires, source de toutes les renaissances, à l’origine du style baroque). Une pierre précieuse faisant lieu et lien, ADN de l’identité, écosystème de la personne dans son territoire révélant son Altérité éphémère (l’indispensable part de l’Autre en chacun, sa dualité), la vie (ce dans quoi nous sommes métaphoriquement « embarqués » au sens nautique et aventureux du terme) fait toujours « mouvement déroutant ». Un abandon de cet ADN déséquilibre et décentre le sujet (un Magellan en plein brouillard, « déboussolé »…) l’obligeant à chercher son chemin, tenter de se re-géolocaliser en permanence.

Comment parler des Ecrins aujourd’hui, recoudre le tissu  linguistique déchiré quand « ici » est aussi « ailleurs »… passer de l’Oisans de ma mère à celui de la mondialisation et de la révolution numérique ? Quelque chose s’est égaré et il faut le réinventer, le recentrer sur l’essentiel de la personne et ses nouveaux territoires… un nomadisme local (latin «nomades» et grec «route») à l’intérieur d’un soi en mouvement pour des horizons à dé/marcher, « mettre de la distance entre »…,  la quête d’un mot dont il faut se nourrir pour « aller d’un point de pâturage à un autre ». Le lien entre l’unicité et la dualité de l’Etre, la part invisible et mystérieuse de l’humain, là où interagit silencieusement l’ici avec l’ailleurs. D’un smartphone ou d’une tablette quelque chose « fait langue et langage » dans un pays inconnu sans racine échappant au Temps et à la conscience d’une Parole muette dans l’obscure clarté d’un monde à découvrir. De ce point aveugle, le comble d’un vide en des lieux insondables, échos en creux de l’intérieur de soi, une épiphanie (grec epiphenaios, apparition) du Corps et de l’Esprit dans son espace non localisable très insaisissable. Une intersection entre la Terre et le Ciel faisant déplacement et dont on ne perçoit que l’effet: un souffle vers quelque chose d’Autre en un Ailleurs toujours au-delà, semblant presque  murmurer  « qui sommes-nous d’Autre sinon cette part d’autrui toujours passante, traversante, migrante indéfiniment ? ». Mille variations d’un mouvement donnant ampleur, angoisses et merveilles nouvelles à l’homme qui marche, un singulier ne cessant de transhumer silencieusement de son ubac à son adret, du clavier à son écran vers un pluriel semblable et différent… — la trame d’un récit secrètement tissé dans les entrelacs intimes d’un terroir modernisé. 

Retour au Mont-de-Lans de mes 14 ans. Un séjour à l’image des jésuites: libre mais encadré, intense et très formateur. Au programme, bivouac obligatoire en pleine montagne, deux jours par équipe de huit. Je ne connais rien du pays, si ce n’est livresque et ce que m’en a dit ma mère…, mais il faut choisir dans une liste et s’inscrire, j’opte au hasard pour le «Plateau d’Emparis» à 2400 mètres (en ayant hésité je dois l’avouer pour la Muzelle…). Le lendemain une camionnette nous emmène à La Grave avant la montée au Chazelet, le dernier hameau au bout du bout de la route. 10 heures du matin, une lumière flamboyante, un air vif face à la Meije et ses glaciers, je vacille, les yeux éblouis… un instant fondateur. Peu de mots pour exprimer ce que je ressens mais une évidence, la certitude étrange d’être enfin « chez moi ». Ce sentiment ne m’a jamais quitté.

Encore quelques années et en 1973, à l’âge de seize ans, nous passons l’été à Morzine dans le Chablais en Haute-Savoie à deux pas du Mont-Blanc. Un massif plaisant, beaucoup de sommets peu difficiles permettant un premier apprentissage. En deux mois et à nous deux, un beau palmarès conjugué à une forme étincelante… Je découvre l’esprit léger et le corps élastique marchant de concert dans l’euphorie de l’altitude, un monde d’azur et de firmament mêlés. Aujourd’hui quelques noms murmurés et j’y suis à nouveau : Ressachaux, les Hauts-Forts et ses grands névés, le Roc d’Enfer, les Terres Maudites à la frontière suisse traversée de brouillard, les Dents Blanches, le Buet… en toile de fond, à portée de main, l’imposante barrière glaciaire du Mont-Blanc. Le soir je consigne nos journées dans un carnet de voyage avec croquis et récits détaillés, il m’arrive de le relire encore. Les épisodes de gros mauvais temps nous clouent au chalet, je commence à m’intéresser de près à la météo en montagne (forme des nuages, vent, humidité de l’air, courants ascendants dans les couloirs, effet de la température sur la glace et la neige… autant de signes extérieurs aussi instructifs qu’indispensables), je passe mon temps avec des jumelles à la main. Tout me passionne… les animaux, la couleur du ciel, le reflet d’un nuage sur le névé, Yvonne m’encourage à faire un herbier.  

Il me faudra attendre trois ans avant de retrouver l’Oisans. « Revenir au pays » non plus avec les jésuites mais avec Hannibal et ses éléphants, un prétexte bien sûr pour amadouer ma mère de me laisser partir seul… Mon goût pour l’étymologie, les versions latines du collège et la traduction des grands auteurs de l’Antiquité m’ont permis de m’intéresser à la traversée des Alpes par Hannibal dans le secteur de Briançon, 218 avant JC, tel que le raconte Tite Live. Le projet utopique de vouloir reconstituer cette route (une partie du moins car avec du recul je me suis aperçu que je m’étais trompé de chemin…) a fait le reste.

Toutes les raisons pour séjourner à La Grave et planter ma tente sur les hauts de Valfroide.

IL ETAIT UNE FOIS LA GRAVE

HANNIBAL AUX ELEPHANTS…

SUR LES TRACES D’HANNIBAL

1 – EN QUÊTE DE SOI…

Que s’est-il passé dans la tête d’Hannibal et de ses éléphants à la fin de l’an 218 av JC ? Personne ne le sait vraiment. Même pas Tite Live dans l’interprétation qu’il fait du voyage quelques années plus tard, simplement ai-je noté dans ses écrits (Livre XXI) un désir d’ « Alpes et de grande traversée… » chez celui qui est considéré à l’époque comme l’un des plus grands stratèges militaires. De nombreux historiens se sont penchés sur la question, des ethnologues et des linguistes ont tenté de retracer le parcours, d’évaluer la durée exacte du périple (on l’estime à un peu moins d’un mois), les difficultés… Des traces ont été repérées, en particulier dans l’Isère et les Hautes-Alpes, le Briançonnais, on parle du col de Montgenèvre… mais personne ne peut rien affirmer. Qu’importe au fond l’étrangeté du projet dans son imaginaire, l’épopée écrit une Histoire… — une aventure plus romanesque que les historiens participe à la construction d’une légende dans son environnement. Une manière de renouer avec une utopie, sa part obscure et mystérieuse. A la croisée de tous ces chemins, Tite Live et les autres ressuscitent ainsi un terreau d’imaginaire et d’extrapolations propices à de nouveaux voyages immobiles pour les générations suivantes. Alors que faire d’autre sinon emboîter les pas du héros dans la partie française de sa traversée (on parle de Tarentaise, Maurienne, le Briançonnais, la Durance ou l’Ubaye…), une parole imaginaire à défaut d’itinéraire se trace déjà dans ma tête et dessine ma propre utopie…. — langage immobile d’un voyage intérieur, appel du fin fond de la déraison, évidence d’en faire un défi.

2 – L’ABCDAIRE DU VOYAGEUR…

Pas de lyrisme pour autant, Hannibal le sait bien. Voyager avec des éléphants n’est pas nouveau à cette époque, courant même dans les armées carthagiennes (une facilité pour le transport du matériel, une aisance sur les terrains plats). Mais l’itinéraire qu’il a choisi pour combatte les armées romaines jusqu’à Rome, beaucoup moins : les Alpes, leurs sommets, les cols et les vallées, une obligation d’anticiper les obstacles (climat, assistance quotidienne aux animaux, attaques éventuelles des populations locales…), le succès ou l’échec de l’entreprise impérativement conditionnés à beaucoup de méticulosité. Du côté de Lyon, je ne suis pas dupe non plus. Des mois et des semaines à étudier la stratégie d’Hannibal, le personnage et ses animaux (des éléphants pourquoi… un terrain aussi escarpé si peu approprié ?), à dénicher les bonnes cartes  (finalement achetées rue de la Charité avec une attirance toute particulière pour celles en relief, appliquant à la lettre les conseils de Gaston Rebuffat : une lampe de poche pour observer le jeu d’ombres et de lumières sur les sommets). L’histoire de leurs conquêtes n’a plus de secret pour moi, la sauvagerie du milieu m’attire, l’altitude le mot m’enivre,  des aiguilles et des dômes à foison, des pics, des vallées et des refuges…. Côté équipement, toujours à rôder dans les magasins spécialisés (finalement, va pour « Le vieux campeur » avenue de Saxe…– le bon piolet, les bonnes chaussures, les mousquetons et la corde indispensable). L’itinéraire… si possible le moins inexact de la vérité historique.

Point de départ Grenoble et levée du camp (je le sais par un vieil agenda retrouvé…) le 4 juillet 1975 à 6h50 en gare de Perrache, presque aussi déterminé qu’Hannibal. Au-delà de l’objectif final et de la marche sur Rome (empêcher l’invasion de Carthage), lui aussi ne sait pas grand chose des Alpes et des terrains escarpés… — on lui a parlé de hautes altitudes, du froid et du vent violent, des avalanches et des ruptures de pentes mais tout reste très théorique. Un audacieux méthodique comme lui (un teigneux disent ceux qui le craignent…) continue à se renseigner, consulter les textes anciens mais aucune expédition ne ressemble à celle-là, seul le maniement des éléphants, leurs caractères, leurs réactions lui sont familiers. Plusieurs témoignages, croquis, esquisses se multiplient (ils se révèleront parfaitement erronés)… indiscutablement une route passe par Grenoble puis le briançonnais, peut-être le secteur de l’Arvan, et au-delà des Lombards elle semble être la plus fiable ou en tous les cas la moins contestable, il opte pour celle-là. Départ en mai 218 depuis la péninsule ibérique avec près de 100 000 hommes et quelques 37 éléphants, c’est le début de la 2em guerre Punique.

3 – GENS D’ICI GENS DE LA-BAS…

Tout le reste n’est qu’imaginaire, esquisses et pointillés, le moteur de l’Histoire. Dès son entrée en Gaule, Hannibal rassure les « gens d’ici » (populations essentiellement gauloises et liguriennes) en affirmant ne vouloir en rien occuper leurs territoires, simplement les traverser. D’abord consentantes, les tribus cherchent rapidement à tirer profit les unes contre les autres de ce passage intempestif…. — premières escarmouches et grandes confusions dans la région de Marseille, Hannibal perd environ 13000 soldats avant d’attaquer la traversée du Rhône. L’été est difficile, plus compliqué qu’il ne l’a pensé. Il croyait avoir tout prévu (le mauvais temps, les précipices, les catastrophes de toutes sortes…) mais n’imaginait pas des difficultés en amont et en plaine, le voilà au centre de querelles intestines entre peuplades, comme pris au piège. L’expédition n’a de cesse d’éviter les escarmouches ou carrément fuir non sans perte et affaiblissements… — centaines de blessés, nombreux morts, éléphants atteints voire disparus, la caravane continue cependant. C’est à la veille de l’hiver qu’Hannibal se retrouve au pied des Alpes et atteint les contreforts du Briançonnais (certains parlent souvent du col du Montgenèvre mais l’objectif étant de remonter encore plus haut, franchir la frontière franco/italienne au col du Mont Cenis semble peut-être plus crédible). Blessé dans ses chairs (effectifs sérieusement diminués) et dans son esprit, Hannibal vient de découvrir des territoires nouveaux, en langage sociologique moderne la multi-culturalité des espaces. Il n’en dit encore rien mais cela va modifier ses perspectives….

A la sortie de Grenoble me voici dans une lente ascension de la plaine de l’Isère puis de Bourg d’Oisans avant les premiers lacets vers le Freney d\’Oisans. Les petites bourgades le long de la route à Chéchilienne, Livet et Gavet m’intriguent très vite… bâtisses ouvrières et grandes fabriques en tuiles attestent d’une lointaine activité mais aujourd’hui sans trace de vie humaine. Un monde à l’arrêt, une histoire de désindustrialisation….- quelques publicités déjà anciennes des premières stations, les plaisirs de la neige promet-on. Auris en Oisans, l’Alpe du Grand Serre, les Deux-Alpes, ombre et lumière d’une société en mutation. Sous mes yeux, deux époques se superposent peu à peu même si la ruralité resurgit par instants, petites fermes quelques troupeaux, tout semble inexorablement aspiré vers autre chose, un rapport au territoire différent obligeant un travail de mémoire dans lequel je me plongerai les années suivantes. Après le Fréney, je reconnais le Chambon de mes 14 ans, mes premières expériences nautiques sur le lac,  plus loin encore le massif de la Meije, et au pied de ses glaciers, le village de La Grave, accroché à la pente, ses champs à étages et quelques troupeaux. Bien sûr cet été là je n’ai pas vraiment retrouvé Hannibal, même si le secteur du col Lombard dans le vallon du Maurian pose questions (on murmure que certains fantassins auraient pu y passer…) mais juillet confirmera l’expérience fondatrice du Plateau d’Emparis quelques années auparavant… et fera de l’Oisans mon consensus définitif, le centre d’un monde.

LIEU ET LIEN…

De mon album à souvenirs, que retenir et dire de ce pays sinon y avoir eu froid parfois, chaud en montant pas assez tôt, faim pour un rien, peur à certaines heures… mais comment raconter l’impensable ? Les nuages sur les aiguilles d’Arves, l’incroyable Brèche de la Meije, le couloir Gravelotte et son Doigt de Dieu, l’arête du Râteau depuis le refuge de l’Aigle, la calotte neigeuse et vertigineuse des Agneaux. L’été de mes 19 ans, me voici aide-gardien au refuge des Ecrins, un piton rocheux  face aux 4100 mètres de la Barre, chaque jour en ouvrant les volets. Les séances de portage  une fois par semaine jusqu’au Pré de Madame Carle en début d’après-midi puis le ravitaillement au refuge Cézanne avant la remontée au coucher du soleil. Face à face impressionnant dans le soir grandissant avec les grandes ombres blanches et bleutées du   Pelvoux, de l’Ailefroide, du pic Sans Nom, et du coup de Sabre…, l’arrivée sur le plateau glaciaire,  le Dôme et la Barre tout est dit (ou comment une  corvée devient une merveille…).  Sans doute en ce massif le début de mon apprentissage du vivant, un premier aperçu des écosystèmes de la personne dans son environnement. Un goût prononcé pour les « traversées » en autonomie sur les glaciers (effet de ma lecture enfant du « Chemineau de la montagne » ?), celle de l’Oisans l’été 1979 puis de la Vanoise par les plateaux glaciaires de Maurienne et de Tarentaise avant d’envisager la fameuse « Haute Route » entre Chamonix et Zermatt…? Aller à travers, cheminer à l’infini en « portant ma maison sur mon dos » (une préférence marquée pour le bivouac sur glacier plutôt que l’encombrement bruyant des refuges…), transhumer encore et bifurquer toujours sur les chemins de traverses. Se souvenir… oui se souvenir aussi des petits matins silencieux de La Bérarde, Saint-Christophe-en-Oisans, Dormillouse perdu dans les alpages de Freyssinière, les Bans au-dessus du glacier de la Pilate, le Vénéon, certainement la pierraille ensoleillée du vallon des Etançons avant le  Promontoire … tant et tant d’images et de petits scintillements, l’intime du ravissement.

Un rituel du cœur.

Descente du car à La Grave… toujours un œil sur le grand panneau peint (qui n’existe plus aujourd’hui) aux couleurs un peu délavées,  une représentation du massif posée contre le mur de l’Hôtel Juge, puis très vite le petit sentier et sa pancarte (disparue elle aussi) direction le Goléon. Un peu de grimpette… les Terrasses, le Ventelon et à droite les Hières le chemin de terre avant Valfroide. Une montée assez pentue en lacets dans les éboulis le torrent bouillonnant puis le lac au pied des Trois Evêchés. Ici un « territoire »… le mien jusqu’au col Lombard, les aiguilles d’Arves, le glacier du Goléon (des bivouacs fréquents plusieurs jours de suite au niveau du Bec de Grenier). Le ravitaillement un peu long jusqu’à La Grave, il n’y avait alors pas de refuge, mais on s’y fait très bien… — en juin – juillet 77, 78 et 80 on pouvait même traverser le lac à skis sans problème. Tant d’années pour combien de dénivelés parcourus ? Pas de performances alpines mais une lente appropriation de la montagne, au sens du mot « montagnard ». L’écoute du vivant dans le craquements de la neige et des nuages effilochés accrochés, le mauvais temps dans pas longtemps ou le calme absolu dans ce petit matin gelé,  les crêtes de la Saussaz et tout en bas le vallon du Maurian et du grand Verdillon. Mon Oisans au cœur du vent et de l’horizon. Ce goût pour la lumière et les changements de saisons, un balcon sur la Meije inlassablement scrutée,  à la jumelle les prochains itinéraires envisagés…  Comment dire les Ecrins et quelques secondes de plus dans une journée, l’éternité de tous mes étés ?

C’est à cette période que s’est achevée, un jour de juillet 1977 l’année de ses 57 ans, l’histoire d’Yvonne avec la montagne, plus précisément sur le sentier menant au refuge Evariste Chancel. Installé pour quelques semaines au camping de La Grave (un terrain un peu rustique à l’époque…), Yvonne vient m’y rejoindre pour un week-end éclatant de lumière. Je me suis mis dans la tête de l’emmener sur le glacier de la Girose et envisager peut-être le dôme mais je vois bien que quelque chose ne va pas. Très vite essoufflée sur un sentier pourtant facile, je ne reconnais plus l’Yvonne du Pilat, du Chablais ou de Chamonix. Elle abandonne au bout d’une centaine de mètres. Son souffle au cœur, diagnostiqué quelques temps plus tard, stoppe nos sorties. Finis les cailloux dans les couloirs instables, au revoir le souffle du vent sur les arêtes, adieu le névé un peu pentu mais où le pied enfonce bien, envolés les regards échangés sur la vallée en contre-bas… rideau sur l’effervescence des projets à venir. Un changement radical très dur à vivre, elle m’en parle peu ensuite. La marche et la montagne ont compté plus qu’elle ne l’a montré. De ces souvenirs alpins en sa compagnie, me reste aujourd’hui l’image d’une mère originale, singulière et libre, si amoureuse et respectueuse de la nature, aimant se lancer des défis, dévoreuse d’espaces dans un mélange d’excentricité et de profondeur sérieuse. Je retiens ses obstinations un peu loufoques pour gagner un sommet, toujours prête à «avaler les dénivelés», courir «après quelque chose» mais quoi exactement… L’histoire d’une cordée, un jeu de double et de corde à nœuds, un imbroglio libératoire prenant de la hauteur, où chacun s’arrange avec sa propre vie tout en pouvant compter sur celle de l’autre. Sans doute m’a-t-elle ouvert les yeux sur un autre versant d’elle-même, l’Yvonne des alpages n’avait rien à voir avec l’Yvonne de Lyon la bourgeoise…

Mon Oisans reste secret, discret, entier et sans concession, sauvage certainement. Un espace du dedans à explorer, arpenter toujours…  le défricher pour mieux le déchiffrer. Un déracinement intérieur faisant de moi un immigré de nulle part, un clandestin de l’intimité. Pas du pays mais tellement d’ici, le lieu fait lien et c’est le mien. Une figure intime et très identitaire alors que rien d’officiel ne me rattache au territoire, pas d’antécédents généalogiques remontant éventuellement à d’anciennes générations ayant pu y séjourner (j’ai cherché à tout hasard…). En quarante-six ans il n’a jamais été question que je m’y installe, ni au Chazelet ni à La Grave ni ailleurs dans le massif, à aucun moment cela ne m’a effleuré l’esprit. J’ai toujours associé l’Oisans au nomadisme jamais à la sédentarité, me voyant plutôt piéton voyageur ne faisant que passer, libre et sans attache… jusqu’à fin octobre 2016. Pour quelques jours au village, la volonté d’apprécier dans le calme l’arrivée de l’automne et la lumière jaune roux des forêts, la neige descendue assez bas (signe qui ne trompe pas, la poudreuse fraîchement tombée sur les glaciers «fume» sous les rafales…). Il est 7h du matin et je me promène dans les ruelles du village, pas un bruit rien. Lever de soleil tout proche sur les arêtes, la Meije «flambe» déjà et la vallée dans l’obscurité, le cérémonial… mais pourquoi  ce jour là me suis-je dit pourquoi pas ? Vivre définitivement ici ma lumineuse étrangeté, être enfin du pays et complètement de là…

LA MEIJE JAPONAISE…

Pourquoi en cet instant ai-je pensé au dashi japonais étudié de nombreuses années auparavant, la philosophie de mon histoire ?
Et de cette Meije une abstraction concentrée, sa distillation et sa révélation. L’essentiel d’une substance universelle donnant corps et âme à la condition du vivant, l’essence de mon Etre. Un condensé de ressources naturelles permettant d’atteindre la satiété et le bien-être. Un au-delà du sensible, un état intermédiaire entre le Ciel et la Terre, l’œil et le toucher. Sans doute une traversée poétique et symbolique de territoires si raffinés. Le Temps et la Matière y inventent une transmutation se faisant œuvre et transmission.

L’esquisse d’une circonférence, un geste et son mouvement : la révélation du sujet vers ce qui le transcende. L’indicible d’un récit sans nom, là où une Parole ritualisée se donne à ma propre Histoire et dont il ne reste rien, seulement un murmure, la mémoire du Sacré et d’un Oisans toujours retrouvé.

LE DASHI JAPONAIS

Au Japon  le récit d’une algue et d’un poisson, le kombu, le bonite… Une algue séchée dans la brume et la rosée nocturne pendant quelques jours puis entreposée cinq ans dans un lieu clos et sec. La voilà « mariée » avec le bonite, un poisson en forme de sabre (le «poisson victoire» disent les japonais) produisant un acide favorisant le métabolisme des cellules. L’association des deux éléments joue un rôle d’intensificateur permettant d’obtenir une saveur encore plus raffinée et complexe. Trois mois (exclusivement sur un îlot à l’atmosphère perpétuellement enfumée) pour favoriser le durcissement du poisson et l’élimination des microbes. Le bonite est ensuite déposé dans un lieu accélérant son développement tout en le protégeant avant de l’exposer au grand soleil (la «mauvaise» moisissure de surface meurt laissant remonter la «bonne»…). Le procédé est répété quatre fois pendant six mois afin d’en accentuer le goût. A terme, la chair du bonite se vitrifie, prenant des allures de pierre précieuse, l’éclat de toutes les promesses avant que le produit ne rentre dans une autre dimension… De fines lamelles donnent ainsi naissance au dashi, une soupe de poisson universelle et pierre angulaire de la cuisine japonaise, celle qui n’utilise ni graisse ni sucre et trouve ses fondements dans la philosophie zen. De source boudhique (où il est impossible de détruire la nature et de manger de la viande…), le dashi naît d’un interdit permettant d’atteindre la saveur «Unan» transformant l’ordinaire en élément exquis, la 5em saveur, celle que les japonais appellent la «saveur savoureuse», manière d’exalter et de magnifier tous les sens gustatifs. Lévidence d’une correspondance avec mon Oisans de  la récompense, cette exquise délicatesse de la recherche de la base et du sommet. Celle d’une totalité heureuse de la plénitude, une lenteur méticuleuse  racontant le mystère de ce qui fait Absence et mouvement, sublimation des sens et des signes entre le visible et le caché. Quelque chose de l’imperceptible, similaire à ce qui échappe toujours et trace les arabesques de l’Etre et de la Lettre dans l’espace de la toile et du peintre. La révélation d’une Meije… une mystique de la chair et du monde, un peu de sa saveur.

 

PAYS DE LA MEIJE ET MOI...
« Au pays de la Meije — La Grave, Villar-d’Arène, la vie et l’histoire du haut Oisans » Paul-Louis Rousset (1977) : Nous voyons naître et évoluer ces communautés de La Grave (toponyme celte), des «Traverses » — villages du Chazelet, des Terrasses, de Ventelon, des Hières — et du Villar-d’Arène (nom latin qui a remplacé le Durotincum celte). Nous en suivons l’évolution sur une longue durée, de quelques siècles avant la conquête romaine jusqu’à nos jours. Pour comprendre ce passé, il faut une clef ; elle est simple : «Ici on ne se bat pas contre des principes ou des hommes, on se bat contre la nature » (p. 101). Une constante en effet : la rigueur du climat dans ces hautes terres situées au-delà de 1 400 mètres que la neige recouvre cinq à six mois en moyenne. Les hommes y mènent la vie ordinaire des paysans de la montagne alpine (labours et semailles, récoltes des céréales, de la pomme de terre propagée peu après la Révolution, élevage des bêtes à viande, laine ou lait). L’utilisation des pâturages et les querelles qui en découlent (entre La Grave et Besse pour le plateau d’Emparis, entre le Villar-d’Arène et le Monêtier pour l’Alpe des Arsines) remplissent les chroniques sur plusieurs siècles. Cette vie au jour le jour qu’ont bien connue les générations nées avant 1914 est évoquée avec précision : « euvra le laït » (la traite), «le pobuli » (la cuisson de la tourte, une fois l’an, à l’automne), «féré à minja » (le repas quotidien) où la «pijaille » (soupe d’orge gruée) tient une grande place. Toute matière première produite localement — bois, chaume, laine, pierre — a son usage pour construire la maison, les meubles, pour tisser les vêtements, forger les outils. Rien que de très banal, pensera-t-on à notre époque où tout s’uniformise, mais cette quotidienneté nous est rendue présente avec beaucoup de chaleur.
Cette vie en circuit fermé n’est cependant pas sans relations avec le monde extérieur. Certes les événe-
ments sont perçus ou vécus avec décalage, ils se répercutent localement. En voici quelques exemples. Une communauté protestante est née de la Réforme dans les villages des Traverses. Après la Révocation de l’Édit de Nantes, une de ces familles doit fuir ; le chef de l’une d’entre elles, Jean Giraud, «cultivateur et marchand » , tient soigneusement un «livre de raison » et nous raconte l’odyssée qui, des Hières, le mène en Suisse par la Savoie. Autre signe de ces liaisons avec les vallées voisines : l’importance prise par les colporteurs, marchands ou négociants. Ces monta¬ gnards ont l’esprit d’entreprise, ils sont habitués à l’effort physique, aux privations. A partir du XVIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, toutes les sources montrent leur importance et, pour un certain nombre, leur ascension sociale. En témoignent le livre de comptes tenu entre mars 1725 et octobre 1726 par les frères Bérard-Blais, marchands de La Grave, ou, au siècle suivant, l’abondante correspondance commerciale des Ranque du Villar-d ‘Arène (entre 1842 et 1878). Quelques réussites portent loin le renom des familles  : par exemple celle de Maurice Amieux qui fonde à Nantes une conserverie reprise par ses fils et ses petits-fils. Ces expatriés restent en relations avec leurs familles, ils leur écrivent parfois de fort loin, envoient de l’argent pour construire une nouvelle mairie, des chapelles, pour agrandir ou res¬ taurer les églises paroissiales.
Ces communautés du Haut-Oisans ne sont pas totalement isolées des régions voisines ou plus lointaines (les exemples précédents le prouvent bien) ; mais les relations sont longtemps entravées par l’absence de bonnes routes. C’est un autre des mérites de Paul-Louis Rousset que d’avoir tenté de retrouver la trame «des voies de communication en Oisans au cours de l’histoire » (cf. carte hors-texte). Chemin ligure, piste gauloise, voie romaine et ses variantes médiévales, route du XIXe siècle, il y a toujours un point commun entre ces tracés. Ils suivent le fond de la vallée de la Romanche, du col du Lautaret à l’entrée des gorges de 1’Infernet ; ils s’en éloignent ensuite jusqu’à la plaine d’Oisans. Il faudra, voici plus d’un siècle, les moyens modernes des Ponts et Chaussées (explosifs) pour forcer le verrou des gorges. Les tracés successifs sont-ils maintenant définitivement établis ? Faut-il toujours suivre l’auteur sur ce point ? C’est incontestablement une des conclusions de son livre qui sera contestée. Il produit en tout cas, à ce sujet, beaucoup de preuves (archéologiques, topo graphiques, topony-miques…) ; il en démystifie d’autres (la porte «romaine » de Bons).
Au Pays de la Meije nous montre enfin qu’aucune société humaine ne vit en totale autarcie ; ce livre nous fait comprendre aussi comment tout récemment, et un peu plus tard qu’ailleurs, cette civilisation paysanne a vécu la mutation de la France rurale, son entrée dans le monde des loisirs. Ce changement n’était-il pas en germe avec l’arrivée des premiers alpinistes anglais ou français du siècle dernier — le révérend Coolidge et sa tante Miss Brevoort, de Boileau de Castelnau… qui ont posé un autre regard sur la Meije et les pics qui l’entourent ? N’est-ce pas lui qui a fait naître d’autres emplois qu’agricoles, donné à La Grave cette vocation de capitale de l’alpinisme ? Comme l’auteur, restons sur une note d’espoir : «Si le vrai progrès n’est pas ennemi du passé et doit le respecter, on sait aussi que la tige ne peut renaître sans que le bourgeon éclate »

PAYS

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PAYSAGES

En lien avec rubrique 3 AILLEURS ET LES AUTRES 

 

                 PHOTO D’HENRI DUHAMEL MASSIF DE LA MEIJE (1875)

       PEINTURE DE L’ABBE GUETAL « LES ECRINS DEPUIS LES ETAGES » 

     PEINTURE DE DEBRIGES « GLACIER NOIR VUE DES PENTES DU 1885)

                  PLANCHE EN COULEURS DE JULIEN LACAZE (1924)

GLACIER DE LA GIROSE (début XXem)

ERIC LOUBIE — Apparemment ils avaient dû faire un petit tour à la brèche du Pan du rideau pour sa vue plongeante sur la face nord du Râteau, anciennement appelée brèche de la Girose !
Changement de nom lors d’un renouvellement il y a de ça quelques années des cartes IGN auquel j’accompagnais pour sa propre sécurité un topographe. Et lui avais suggéré de changer le non de cette brèche dû aux accidents parfois mortels qui avaient eu lieu , certains alpinistes voulant passer par le col de la Girose, passaient par erreurs à cette brèche de la Girose !! Mauvaise lecture ou interprétation des topos. ..? Toujours est-il que ce changement de non, bien connu par les locaux est une bonne chose. ..

DIDIER COFFY — Merci pour ces précisions, très utiles pour mes archives. Je vais jeter un oeil sur ma (très) vieile carte IGN achetée en 1974, un peu en lambeaux, pour voir ce qu’elle dit. Dans un de ses livres, Samivel affirme que le curé de La Grave au début du XXem disait sa messe très tôt le dimanche avant de monter à la Brèche de la Meije puis basculait versant Etançons pour rejoindre La Bérarde et y dire à nouveau la messe ! Et cela tous les dimanches même en hiver !!! Certes ils étaient bons marcheurs à l’époque… J’ai interrogé des personnes âgées à La Grave et au Ventelon mais  personne n’en sait rien. 

                    OUVERTURE REFUGE TEMPLE ECRINS (24 AOUT 1947)

                                             DEPLIANT OISANS (1890)

                            AFFICHE HOTEL DES FRERES JUGE (1896)

                                         REFUGE DE L’AIGLE (1920)

COL DU LAUTARET 1947

UN ARISTOCRATE A LA MEIJE
Propriétaire terrien et alpiniste français, vainqueur de la Meije. Il découvre la montagne dans les Pyrénées à l’âge de 13 ans, gravissant la Maladeta et l’Aneto. En 1874, la rencontre d’Henry Duhamel aux Grands Mulets amène les deux hommes à faire une première tentative à la Meije, l’année suivante.
En 1876, Boileau fait la connaissance du père Gaspard, et enfin, en 1877 la Meije est vaincue superbement par un jeune homme de 20 ans et un guide de 43 ans. Si Boileau a fait dans le massif des Ecrins d’autres première moins importantes, cette splendide réussite marqua également la fin de sa carrière alpine : il ne revint qu’une fois à Saint-Christophe et se consacra à la conduite de ses terres, près de Montpellier.

Henri Emmanuel Boileau de Castelnau découvre la montagne dans les Pyrénées où il gravit très jeune le Pic d’Aneto avant de s’inscrire au Club Alpin Français en 1874 à l’âge de dix-sept ans. Audacieux et ne doutant de rien, le jeune aristocrate tente le Mont-Blanc l’année suivante mais doit renoncer à mi-chemin en raison du mauvais temps et c’est à la descente, au refuge des Grands Mulets, qu’il fait la connaissance d’un certain Henri Duhamel, grand spécialiste du Haut Dauphiné. Boileau de Castelnau lui fait part de son désir de vaincre la Meije, le «dernier grand problème des Alpes», Duhamel acquiesce. Les deux hommes quittent alors la vallée de l’Arve et prennent la direction de l’Oisans et de La Grave. Dans les jours qui suivent ils tentent quelque chose en direction de la Meije, au niveau du rocher de l’Aigle, mais sans succès, là aussi ils doivent renoncer en raison de la météo. Une année passe et en 1876 le jeune marquis rencontre à Grenoble le célèbre guide Pierre Gaspard avec son fils. Il leur parle de son projet pour la Meije et propose de faire équipe avec Duhamel. Gaspard accepte. Ils vont former la cordée la plus brillante dans les deux années qui vont suivre mais aussi la plus baroque : les Gaspard, comme tous les guides de l’époque, sont des paysans et des chasseurs, Boileau de Castelnau un marquis et Duhamel un citadin…). Très vite les grandes premières vont s’enchaîner. Ailefroide, Barre des Ecrins, Pic sans Nom… avec en point d’orgue, le 16 août 1877 la face sud de la Meije par la Bérarde, le vallon des Etançons, l’arête du Promontoire, le glacier Carré… pour la traversée intégrale à 3983 mètres du Grand Pic, du Doigt de Dieu et de l’Orientale. Une descente dans la tempête, par la face nord, terriblement éprouvante, en particulier un bivouac en pleine nuit sur une corniche de neige (restée aujourd’hui célèbre  «la banquette à Gaspard ») puis au petit matin la descente des séracs dans la tempête, le glacier du Tabuchet et son refuge de l’Aigle avant la longue pente jusqu’à La Grave. La Meije est vaincue ! L’exploit fait grand bruit. Il faut imaginer une époque à l’équipement rudimentaire, (cordes en chanvre, souliers à clous, mitaines, la radio n’existe pas et encore moins le sauvetage en montagne). Ces hommes sont avant tout des montagnards, c’est-à-dire «marchant à travers les monts», plus arpenteurs, observateurs et déchiffreurs d’une montagne à portée de main plutôt qu’alpinistes au sens moderne du mot. Cette ascension a été contée par Boileau de Castelnau et publiée dans la revue du CAF (Club Alpin Français) de 1878 : « Encouragé par la persistance du beau temps et par l’état exceptionnellement bon de la neige au mois d’août 1877, je résolus de consacrer une quinzaine de jours à tenter l’ascension de la Meije.
La Meije avait repoussé depuis bien des années les assauts qui ne cessaient de lui être livrés. J’avais moi-même en 1875, été obligé, avec mon ami Duhamel, de battre en retraite après plusieurs tentatives infructueuses par le versant nord. Je n’avais toutefois pas encore perdu tout espoir d’atteindre le sommet. Le côté ouest (celui de la Brèche) et le côté nord (celui de la grave) devaient, à mon avis, être les plus abordables.
J’avais à mon service mes deux guides préférés, Gaspard père et fils, avec lesquels j’avais pendant les dernières années parcouru tout le massif du Pelvoux et fait un nombre considérable de courses nouvelles. Nous nous connaissions assez pour savoir ce dont chacun de nous était capable, et nous avions, ce qui est une des meilleures conditions du succès, une confiance réciproque en nous. J’étais en outre bien décidé à ne renoncer à ma tentative que lorsque j’aurais été convaincu par moi-même de l’impossibilité absolue de passer le point où je me verrais forcé de reculer.
Parti le 3 août de Saint-Christophe je remontai avec Gaspard père la vallée de la Selle ; nous traversâmes, au sud de la Tête-du-Replat, un nouveau col d’où nous descendîmes directement sur le Châtelleret au pied même de la Meije, à 2h1/2 au-dessus de la Bérarde (baromètre 2220 mètres). Le fils Gaspard, que j’avais envoyé par la vallée de la Bérarde chercher des vivres pour le lendemain, avait déjà fortifié la place en l’approvisionnant de comestibles variés. Nous devions passer la nuit à la belle étoile à l’abri de ce rocher, partir le lendemain matin avant le jour pour la Brèche, tenter la Meije de ce côté et descendre à la Grave.
Le lendemain 4 août, à 4 heures du matin, nous étions en route. A une faible distance du glacier, je priai Gaspard de me montrer le point qu’avait atteint M. Duhamel sur les rochers à pic et le chemin qu’il avait suivi. Trompé par la ressemblance des parois, il me désigna un point plus élevé et un peu plus à gauche que celui où mon ami était parvenu. Une hardiesse peut-être exagérée, une certaine confiance en moi-même, et l’entêtement qui me poussait en avant malgré ma conviction qu’il était dans l’erreur, me firent parier que j’atteindrais le petit glacier supérieur (glacier du Doigt), si M. Duhamel était vraiment arrivé au point qui m’était montré. Gaspard refusa d’abord de m’y conduire ; il n’était pas lui-même monté tout à fait jusqu’à ce point, me disait-il, et certes les guides de Chamonix qui accompagnaient M. Duhamel n’auraient pas rebroussé chemin s’ils avaient eu quelque espoir de se hisser jusqu’au glacier du Doigt. Après une longue discussion, je le décidai cependant à m’accompagner en lui promettant de ne pas tenter l’ascension de la Meije, et de n’essayer de gravir cette partie trop abrupte que pour examiner la montagne de plus près et vérifier par moi-même quel point avait atteint M. Duhamel.
Quand nous eûmes remonté la moitié environ du glacier des Etançons, nous laissâmes à notre gauche la route de la Brèche et nous arrivâmes bientôt au pied des premiers rochers de la Meije. Abandonnant en cet endroit appelé l’Epaule (baromètre 3075 mètres) la plus grande partie de nos provisions, après, bien entendu, les avoir fortement entamées, nous nous remettons en route à 9h50 min., suivant à peu près l’itinéraire de M. Duhamel. Les rochers sont escarpés, mais ils offrent des saillies nombreuses qui nous permettent d’avancer assez rapidement. C’est un granit rouge très résistant.
A 11h45 min., nous atteignons la pyramide construite par mon ami l’année précédente et qui nous indique le point où il a dû battre en retraite. Gaspard s’était trompé ; le point qu’il m’avait indiqué était plus élevé et inaccessible (baromètre 3460 mètres). En cherchant un peu, Gaspard trouve vers notre gauche une issue qui nous permet de nous élever encore d’une dizaine de mètres; puis nous sommes entièrement arrêtés. Le rocher change tout à fait de nature ; le granit fait place à un schiste plus ou moins pur qui est lisse et sur lequel les clous des chaussures n’ont aucune prise. Une paroi verticale de rochers, qui surplombe même à certains endroits, nous sépare du glacier du Doigt. La distance est d’environ 150 mètres. Après un examen attentif, nous reconnaissons que, si nous parvenons à franchir les 20 premiers mètres, le reste de la paroi sera relativement plus aisé à gravir. Gaspard, malgré sa hardiesse, refuse de tenter cette périlleuse escalade : il l’a dit impossible, et déclare qu’il ne s’y hasardera pas.
J’étais très étonné de son refus, mais je connaissais son expérience. Il était midi 50 minutes, la journée s’avançait et Gaspard paraissait décider à reculer devant cette difficuté en apparence insurmontable ; pour moi, je ne voulais pas revenir sur mes pas sans avoir fait tout ce qu’il était possible de faire pour atteindre un point plus élevé.
« Je vais essayer seul, » dis-je à Gaspard ! il s’efforça d’abord de me retenir ; puis voyant que je ne cédais pas à ses raisonnements : « Eh bien ! s’écria-t-il brusquement, vous ne vous casserez pas la tête seul ; puisque c’est votre intention, je ne vous quitterai pas ! » Pour être plus solide que cette roche glissante, nous ôtons nos souliers que nous abandonnons sur une pierre. « Nous monterons, puisque vous le voulez, mais nous ne descendrons plus, » ajoute Gaspard, en attaquant avec ardeur la paroi verticale.
Après plusieurs essais infructueux, nous finissons par hisser Gaspard sur un point où il ne peut nous prêter quelque secours pour nous aider à le rejoindre. Nous gravissons ainsi les 20 premiers mètres de la muraille, ceux précisément que nous avions crus infranchissables. Gaspard, pour ne pas perdre de temps, va seul en avant explorer la partie la plus accessible de cette terrible paroi. Il revient bientôt avec la certitude que nous avons franchi le plus mauvais passage pour atteindre le glacier du Doigt. Mais il était trop tard et nous n’étions pas organisés pour songer à monter plus haut. Le baromètre indiquait une hauteur de 3485 mètres. La descente de cette muraille si difficile à gravir se fit, malgré les appréhensions de Gaspard, très aisément au moyen d’une corde que nous scellâmes au-dessus de nous et à laquelle nous nous laissâmes glisser. Cette corde d’une dizaine de mètres environ, fut abandonnée de manière à rendre le passage plus praticable lorsque nous reviendrions tenter définitivement l’ascension.
Nous reprîmes nos chaussures avec satisfaction, après une séparation d’environ 50 minutes qui nous avait occasionné des blessures assez douloureuses aux pieds, puis nous redescendîmes à la Bérarde par la route que nous avions suivie à la montée. Nous n’avions jamais eu plus d’espoir de réussir dans notre tentative. Tous les alpinistes qui avaient examiné la montagne du côté des Etançons s’étaient accordés à penser qu’elle serait vaincue le jour où on aurait atteint le glacier du Doigt. Or, à moins de difficultés tout à fait imprévues, nous étions désormais presque certain de pouvoir atteindre ce petit glacier ; quant à la dernière partie de l’ascension, que nous avions examiné soigneusement avec notre lunette, elle ne nous paraissait pas aussi facile qu’on l’avait généralement pensé.
Notre intention était de nous reposer le lendemain et de livrer le surlendemain un assaut décisif à notre ennemie par la route que nous venions de découvrir. Cependant, redoutant un échec, nous nous gardâmes bien de rien dire à la Bérarde de nos projets et des résultats de cette première journée.
Le temps nous fut malheureusement bien peu propice les jours suivants. Deux fois nous allâmes coucher au Châtelleret et deux fois la tourmente nous en chassa. En outre, une indisposition me força à quitter la Bérarde pour retourner à Grenoble où le congrès du club alpin réunissait alors une foule considérable d’alpinistes. J’y tins mes projets secrets et je ne confiai mes espérances qu’à deux ou trois de mes amis, qui d’ailleurs eurent plutôt l’air de croire à une exaltation passagère de mon esprit qu’à l’accessibilité de la Meije.
Le 14 août, je me trouvais assez bien portant pour pouvoir, par une pluie battante, me rendre au Bourg-d’Oisans. Le 15, je me fis conduire en voiture à Vénosc, d’où je repartis aussitôt pour Saint-Christophe, Gaspard et son fils m’attendaient tous les jours avec impatience. Nous perdîmes trop de temps en préparatifs, aussi n’arrivâmes nous que de nuit à la Bérarde.
Désireux de nous décharger et craignant d’être arrêtés par quelque éperon de rochers qui nous obligeât à laisser l’un de nous en arrière pour nous tenir une corde, nous jugeâmes prudent d’engager un troisième guide. Notre choix tomba sur Jean-Baptiste Rodier, qui fut bientôt prêt à nous accompagner.
A 11 heures du soir, après avoir complété nos provisions, nous nous mettons tous quatre en marche. La nuit est noire et ce n’est pas sans nous être égarés plusieurs fois que, vers 2 heures du matin, nous arrivons, à la lueur de notre lanterne, au Châtelleret. Nous étions très chargés, car outre une grande quantité de vivre, nous emportions 100 mètres de corde.
Il était encore trop tôt pour continuer notre marche. Nous nous étendîmes autours d’un bon feu ; mes guides firent chauffer un de ces café que je n’apprécie pas beaucoup, car le solide y laisse trop peu de place au liquide.
A 4 heures 20 minutes, aux premières lueurs de l’aube, nous nous remettons en marche. A 7 heures 30 minutes, nous arrivons à l’Epaule de la Meije. Nous nous reposons 30 minutes après avoir traversé sans difficulté le glacier des Etançons. Attachés jusqu’alors à 4 mètres les uns des autres, nous doublons cette distance pour nous donner une plus grande liberté. D’ailleurs nous réduisons nos bagages à un seul sac et nous montons assez rapidement en suivant la route que nous avons déjà parcourue lors de notre première tentative.
A 9 heures 15 minutes, nous atteignons la pyramide de M. Duhamel, où nous nous arrêtons pour déjeuner. A 9 heures 25 minutes, nous reprenons l’ascension. La corde que nous avions dû abandonner nous permet de gravir plus facilement le passage que nous avions trouvé si dangereux. Le reste de la muraille nous offre pourtant d’assez sérieuses difficultés. Tous rendus solidaires par la corde qui nous attache, nous ne pouvons avancer que l’un après l’autre afin de ne pas nous trouver plusieurs à la fois dans une mauvaise position ; nous devons, en outre, perdre un temps considérable à hisser au moyen d’une petite corde les piolets qu’il nous faut à chaque instant détacher pour nous en servir.
Nous avancions avec une lenteur désespérante ; il fallait multiplier les précautions, car la paroi était toujours aussi verticale. A chaque instant, nous nous voyions forcés de revenir sur nos pas après nous être engagés dans un couloir dont nous ne pouvions plus sortir ; notre moral commencer à s’affecter. Il m’est impossible de décrire en détail les difficultés que nous eûmes à surmonter et la route que nous suivîmes pour escalader cette muraille haute de 150 mètres. Je constaterai seulement que, sans nous accorder une seule minute de repos, nous employâmes 2 heures 45 minutes pour parvenir au sommet, et pour atteindre le glacier du Doigt. Nous dûmes d’abord laisser ce glacier à notre droite afin d’en rejoindre la crête terminale à l’ouest. De cette crête, nous aperçûmes les champs et les maisons de la Grave. Pour gagner ensuite le glacier, il nous fallut rétrograder de quelques pas et nous laisser couler jusqu’au névé, où nous nous arrêtâmes 40 minutes pour déjeuner. Jean-Baptiste Rodier, le guide de la Bérarde, avait été jusqu’à ce point la principale cause de notre retard. Peu habitué à escalader des rochers aussi abrupts, il était non seulement hors d’état de nous prêter aucun secours, mais nous devions encore le hisser malgré lui en certains endroits où il ne pouvait nous suivre ; il augmentait ainsi les difficultés et le péril. Ne pouvant me passer de mon piolet pour la traversé du glacier, j’empruntai le sien à Rodier, qui ne continua pas l’ascension et qui dut attendre notre retour au point où nous l’abandonnâmes, à une altitude de 3620 mètres.
A midi 45 minutes, nous nous remettons en route tous trois, Gaspard, son fils et moi. Le glacier que nous allions traverser n’est nullement crevassé et présente une pente uniforme dans toute son étendue. Cette inclinaison, assez forte, il est vrai (45° environ), n’offrait pas un obstacle sérieux. Nous dûmes néanmoins tailler des marches pendant toute la traversé (45 minutes), avec un soin tout particulier vers la partie supérieure où nous rencontrâmes la glace vive. En arrivant à l’extrémité du glacier, nous nous trouvâmes au sommet d’un col d’où nous apercevions la vallée de la Grave vers la quelle descendait un couloir de glace vertical. Tournant alors à droite, nous gravissons sans difficulté et très rapidement les rochers du pic proprement dit de la Meije, en nous maintenant toujours sur le versant Sud de la montagne. Notre ennemie semblait vaincue lorsque, à une dizaine de mètres environ du sommet, un obstacle imprévu nous fit douter du succès. La montagne surplombait de tous les côtés. Nos efforts restent d’abord infructueux. Gaspard père tente le premier l’escalade ; il franchit trois ou quatre mètres. Arrivé à cette hauteur, il se trouve dans l’impossibilité d’avancer ou de retourner en arrière ; il nous crie de lui porter secours, ce que je parviens à faire en me hissant sur les épaules de son fils. J’arrivais à temps, car ses forces faiblissaient. J’essayais à mon tour, mais sans plus de succès : après moi, Gaspard fils parvint à atteindre un point plus élevé, mais il nous fit courir un si grand danger pour l’aider à redescendre que je voulus donner le signal de la retraite. Il s’était tellement épuisé en efforts qu’il était incapable à son retour de mouvoir aucun de ses membres et qu’il fondit en larmes, tant la concentration nerveuse avait était forte. Tous trois, pâles et tremblants, nous dûmes nous réconforter un instant. Le froid, assez vif, paralysait nos forces. Le temps s’était gâté depuis une heure. Les nuages, chassés par un vent violent qui risquait de nous faire dégringoler, nous enveloppaient à tous moments. Nous redescendîmes de quelques mètres, prêts à battre en retraite après être arrivés à 5 ou 6 mètres tout au plus du sommet, lorsque Gaspard, furieux de voir ses efforts impuissants, nous proposa de tourner le pic jusqu’à la face nord si cela était possible. Avec beaucoup de difficulté nous franchissons pour y arriver un très mauvais passage, mais cette fois le succès récompense notre persévérance et, à 3 heures 30 minutes, nous posons le pieds sur le sommet après avoir vainement tenté pendant 2 heures de gravir les derniers mètres. « Ce ne seront pas des guides étrangers qui arriveront les premiers, » s’écrie Gaspard dans l’exaltation du triomphe. Toutefois, ce qui lui fit le plus plaisir en atteignant le point culminant, ce fut d’y trouver des pierres pour y construire une pyramide. Durant l’ascension, il m’avait souvent exprimé ses craintes à ce sujet, me répétant toujours que l’on nierait, bien sûr, l’authenticité de notre course si le roc était nu.
Le sommet de la Meije, entièrement dépourvu de neige, forme une espèce d’arête très étroite dirigé de l’est à l’ouest. L’arête elle-même et la face nord sont en décomposition ; les rochers de la face sud reste au contraire très solides.
Pendant que Gaspard et son fils charriaient des pierres et construisaient au point culminant deux pyramides d’environ un mètre cinquante, je m’installai pour faire quelques observations à l’abri du vent, à deux ou trois mètres au-dessous d’eux, du côté de la Grave. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Le baromètre, correction faite, me donnait une altitude de 4000 mètres, ce qui ne différait que d’une dizaine de mètres avec la hauteur véritable. Les sommets voisins n’étaient pas visibles.
Le village de la Grave, situé au-dessous de nous, ne nous apparut que par moments, car les nuages nous entourèrent presque tout le temps que nous restâmes au sommet. Je pus pourtant, grâce à ma lunette, distinguer des membres du Club Alpin Français, qui se promenaient devant l’hôtel Juge.
C’était beaucoup d’être parvenu au point culminant ; mais il nous fallait en descendre ; cette idée n’avait rien d’agréable ni de rassurant. A 3 heures 55 minutes, nous nous remîmes en marche.
Les difficulté se présentaient aussi nombreuses qu’effrayantes. Le passage le plus rapproché du pic était infranchissable : nous dûmes fixer une des cordes à une pointe de rocher, puis nous laisser glisser le long de cette corde jusqu’à un ressaut qui nous permit de prendre pied. Ce ressaut ne se rencontra qu’à vingt mètres plus bas ; il nous fallut donc nous résigner à couper notre corde et à en abandonner un premier fragment. Ce mauvais pas franchi, nous descendîmes sans trop de peine jusqu’au glacier du Doigt ; mais, après avoir traversé le glacier où nous retrouvâmes Jean-Baptiste Rodier, et regagné la crête qui sépare le versant de la Grave et celui des Etançons, les difficultés reparurent, la corde devint encore une fois nécessaire, et un nouveau morceau de vingt mètres dut être abandonné, on devine avec quels regrets.
La nuit s’approchait, et ces rochers verticaux, déjà presque impraticables le jour, devenaient de plus en plus dangereux dans l’obscurité. Nous parvînmes cependant encore à franchir, presque sans y voir, deux ou trois passage très difficiles ; mais, arrivés à quinze ou vingt mètres seulement au dessus de la pyramide de M. Duhamel, nous nous trouvâmes arrêtés sur une corniche sans pouvoir y trouver le moindre passage, et nous dûmes nous résoudre à demeurer jusqu’au lendemain matin sur cet étroit palier de rocher. Un bloc, convenablement équilibré par le père Gaspard, nous servit de parapet et, pelotonnés sur nous-mêmes pour mieux résister au froid, nous nous préparâmes à une longue et terrible nuit.
De peur de nous voir enlever par le vent, nous reserrâmes la corde à laquelle nous étions attachés tous les quatre. Nous en passâmes une nouvelle autour de nos reins à l’aide d’un nœud coulant, de manière à nous enlacer. L’extrémité de cette corde fut scellée au moyen de nos piolets dans les rochers à quelques mètres plus haut. Ainsi suspendus dans un étroit espace où ne pouvions ni nous asseoir ni rester debout, nous attendîmes le jour, incapables de nous mouvoir, tant la place que nous occupions était limitée, nous eûmes à supporter un froid intense : la neige et le grêle qui ne tardèrent pas à tomber par rafales causèrent à nos membres engourdis de vives douleurs.
Vers 10 heures, un phénomène assez curieux de congélation se produisit sur nos vêtements : la neige, en tombant, fondait à la chaleur de notre corps, puis la température extérieure la transformait en glace ; ainsi nous était-il impossible de remuer les bras. Cette glace s’incrustait tellement dans nos habits que nous essayâmes en vain de nous en débarrasser avec nos couteaux. Bien entendu, aucun de nous ne songea à fermer l’œil durant toute la nuit. Gaspard ne me lâcha pas une minute ; nous restâmes enlacés à bras le corps ou à genoux tant que dura cette tempête. La solidité de la corde qui nous retenait été douteuse, et nous savions qu’au-dessous de nous s’ouvrait un vide profond de cinq cents ou six cents mètres. Du reste, aucun murmure ne sortit de nos lèvres : de temps à autre, une voie demandé l’heure ; à cette question personne ne pouvait répondre ; ou bien l’un de nous priait ces compagnons de le tenir à la corde pendant qu’il changeait de position, parce qu’il souffrait trop d’une crampe dans les jambes. Rien ne pouvait nous aider à supporter le vent et le froid. Nos provisions étaient depuis longtemps achevées ; notre dernière goutte d’eau-de-vie avait été équitablement partagée au commencement de la nuit. Gaspard fils voulut fumer, mais il se vit dans l’impossibilité de bourrer sa pipe, car ses mains lui refusaient tout service : mon thermomètre à minima, que j’avais fixé au commencement de la nuit un peu au-dessus de nous, me donna le matin une température de 11° au dessous de zéro.
Vers 2 heures, le temps devint moins affreux, le vent se calme et, après avoir attendu les premières lueurs du jour, Gaspard voulut, vers 4 heures du matin, continuer la descente. Ce premier effort fut très pénibles ; nous nous vîmes tous à peu près incapables de nous mouvoir et Gaspard nous donna l’ordre de nous accroupir de nouveau pour deux heures en nous serrant l’un contre l’autre. Nous nous frappions mutuellement pour tâcher de ramener la circulation dans nos membres à moitié gelés. Nous comptions sur le lever du soleil : ce fut la neige qui survînt.
A 6 heures, elle tombait en abondance et le vent soufflait en tourmente : il fallait partir et descendre à tout prix. Mais les rochers couverts de grêle et de verglas n’offraient aucune prise, et pour la troisième fois il nous fallut recourir à la corde pour atteindre la pyramide.
« Ce passage fut le dernier qui nous donna de l’ennui », écrivait Gaspard père dans le simple et modeste récit qu’il avait adressé à la Direction centrale dans la crainte que mes occupations militaires ne me permissent pas de raconter moi-même l’ascension. « Le reste de la descente fut facile. En passant devant la pierre de M. Duhamel, nous lui souhaitâmes un gros bonjour, et nous reprîmes la route habituelle. »
« Le temps ne s’améliorait pas. Toutefois, prè « Le temps ne s’améliorait pas. Toutefois, près des rochers, la vue de notre cher sac de voyage que nous y avions laissé la veille nous causa une vive émotion de joie. Nous descendîmes au pas de gymnastique jusqu’au Châtelleret et, arrivés à 9 heures à notre bel hôtel de la veille, nous fîmes un bon feu sous les rochers à l’abri de la pluie, et nous mangeâmes avec un terrible appétit . »
Ce repas terminé, nous regagnâmes la Bérarde, par une pluie battante ; il était midi lorsque nous eûmes le bonheur d’y renter.
Exténué par la fatigue et la privation de sommeil, je n’eu rien de plus pressé que de me coucher immédiatement. On me laissa dormir seize heures de suite. Quand je me réveillai, je me trouvai encore insuffisamment reposé. Le lendemain 18 août, je traversai le col de la Temple pour rejoindre mes collègues qui inauguraient le Refuge Cézanne. »

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