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Rubrique 2 NOUS SOMMES ICI, réappropriation de l’Identité, application METIER ET PROFESSION, texte fondateur CHASSE MARIN, 2em monde du VIRTUEL, 2em merveille « DATA CENTER » à The Dalles (USA), en lien avec GUIDE MEMOIRE, NATION(S), LA NUIT DE LA SIGNATURE, IMAGE D’EPINAL, AUTOPORTRAIT, MASCULIN FEMININ, CV.

 

 

MODE     D’EMPLOI

TRAVAIL ET LABEUR

 

 

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MAUDIT CABOT

Prologue
Je n’ai aucun problème avec le travail. Simplement, le travail ne fait pas l’effort de s’adapter à moi, c’est tout. La vie est courte, elle défile avec force, et je me retrouve déjà du coté descendant à voir toujours le monde comme un adolescent boutonneux alors que je suis déjà aux deux tiers chauve à lutter vainement contre la bouée qui gonfle avec constance à la place de ma ceinture, et que le mal de dos devient une évidence quasi-quotidienne à la sortie du lit. Je suis toujours étonné, pas vraiment vexé, mais étonné quand même en croisant les drôlesses qui sortent du lycée d’à côté et qui trouvent que le chien qui est avec le vieux est vraiment trop craquant. Pourtant, le chien vieillit lui aussi, mais ça a l’air de moins se voir, où alors, ces pisseuses n’y connaissent sans doute rien en chiens. Et je me rends compte qu’en fait, depuis la fin de ma jeunesse, j’ai ouvert une parenthèse qui se refermera peut-être si un jour je suis à la retraite, car ce jour-là, enfin, je quitterai le monde du travail, un monde auquel il faut s’adapter, mais qui se contrefout de s’adapter à moi.
Et finalement, tout ce temps au travail, c’est du temps à coté, du temps à faire croire, même des fois du temps à faire passer, et lorsqu’en fin de journée, on quitte enfin son boulot, on se rend compte que celui-ci nous a mis en retard de notre journée. Il reste tellement de choses à faire, le ménage, les courses, la lessive, le chien à sortir, la bagnole à entretenir, aller pleurer chez le banquier, que la soirée arrive et qu’on continue de travailler à la suite du travail pour un autre travail qui devrait nous préparer enfin à vivre notre vraie vie. Mais tu es tellement rétamé, physiquement ou intellectuellement, pour ceux qui ont la chance d’avoir quelques neurones consentants, qu’après ton second bourbon pour décompresser, tu te tapes un plateau repas devant une télé insipide, et tu finis invariablement par t’endormir sur la banquette.
C’est pour ça que je n’ai jamais cru au travail. J’aime bien ce qu’il me rapporte, mais je trouve qu’il n’en ramène pas assez par rapport à la vie qu’il me prend. Et la beauté de la vie, c’est un petit crème le matin à une terrasse de bistrot ensoleillé, avec le chien, et à ne strictement rien faire. Regarder le temps qui passe, le déguster, le voir défiler comme on observe un glaçon fondre tranquillement dans un verre vide. Et là, tu sais que tu ne fais rien, que tu ne cherches pas à t’occuper coûte que coûte, même pas à réfléchir à quelque chose de précis ou à méditer d’une manière quelconque. Non, tu ne fais rien, tu vois le temps marcher à coté de toi, au même pas, tu fais le choix de ne rien faire et cette maitrise du rien te rapproche du divin.
Le chien aussi aime les terrasses de bistrot. Son œil d’expert lui fait remarquer une foule de choses qui m’échappe, et par un grognement, un coup de truffe ou un vrai aboiement, il me fait sortir de ma torpeur pour m’abimer les yeux sur une jupe légère qui envoute la ville, un conducteur maladroit ratant somptueusement son créneau en humiliant sévèrement un pare-chocs voisin, ou tout évènement d’importance pour nous, observateurs passionnés d’insignifiances quotidiennes.
Et lorsque qu’une serveuse, accorte bougresse, caresse le cabot en se penchant vers le sol, et qu’un décolleté envoutant ou le gracile d’un haut de bas se révèle, le doigt d’un dieu païen nous touche, en un plafond d’une Chapelle Sixtine phantasmatique emplie de bacchanales souhaitées, mais qui demeurent rêvées.
C’est lorsque tu as le temps du quotidien que celui-ci est magnifié. Aller faire son petit marché, s’engueuler avec une mamie qui vous gratte dans la file, renifler un melon, prendre le temps de dissocier les odeurs d’une boulangerie, pate, beurre, pain, sucre chaud… Passer méticuleusement la serpillière après avoir bien aspiré dans tous les coins, réfléchir à son art du ménage, anticiper la logistique des courses, voir sa vaisselle s’égoutter. Et après une sieste légère, prendre le vélo pour faire courir le chien et rentrer trempé en salopant tout ce qu’on a fait précédemment. Quelle place pour le travail dans une journée si aérienne ?
Le summum de la dégustation du temps, c’est se lever aux aurores pour voir la ville s’agiter et s’engouffrer dans sa journée. Et à l’heure ou le labeur est la seule valeur, en profiter pour lire méticuleusement et surtout lentement une presse intelligente du jour. Egalement, traverser la ville, déambuler au hasard, de préférence dans des petites rues alors que la soirée s’achève et que le cœur de la nuit s’installe. Là, le flou bleuté et vibrant reflété sur un mur trahit le névrosé télévisuel, l’odeur chaude et blonde, la dernière cigarette sur le balcon avant le sommeil ou l’addiction qui fait se relever pour en griller une. Et derrière tous ces volets fermés, le sommeil groupé d’une population asservie sous le joug d’horaires professionnels et des fuseaux horaires
Je marche inutile, sans destination, but ou contrainte, le chien m’accompagne en honorant chaque réverbère, je savoure un temps méconnu, celui de la nuit dédiée au repos.
En fait, tant qu’on joue, ça m’intéresse, mais le travail renie le jeu, bien qu’il confine au théâtre. Ce que l’on aime quand on découvre son univers professionnel, c’est la comédie, ce sont les rôles, les positionnements et les attitudes. Puis on se trouve une mission, que d’autres nomment simplement un objectif, et on s’y investit comme dans une croisade. Que serait le monde sans l’accomplissement de notre tâche, et que deviendrions nous sans la progression sociale que va m’offrir mon job ? Et si tu fais partie de cette génération qui a passé quelques mois en vert kaki à obéir aux beuglements d’un adjudant alcoolique, alors tu as forcément découvert l’humiliation stupide, et ma vie privilégiée me l’avait épargné, ainsi que l’ordre imbécile et inutile. Le service militaire prépare bien à la compétition de la vie professionnelle, par le respect servile de la hiérarchie, l’absence totale de toute contestation, le séquencement de l’intelligence en étant convaincu que le supérieur a forcément la meilleure séquence, vu qu’il est le supérieur, et la conviction absolue de l’importance de la mission même si on ne la comprend pas vraiment.
Alors, quand tu intègres l’entreprise, ses règles te semblent logiques car déjà apprises, et comme elles sont forcément plus intelligentes car elles s’inscrivent dans une vision basique de la rentabilité, tu y adhères forcément. Et tu souhaites y apporter ta part, tu lui dédies ta performance et te lances à la conquête de ton graal. Quand enfin, autour de la trentaine, tu obtiens le poste de manager tant convoité, tu as oublié la fantaisie et l’amour qui t’ont construit, et tu deviens la quintessence du jeune vieux con, petit soldat efficace, apprenti tyran aveugle.
Et puis, le jeu se délite, et la politique dissout les stratégies. Les frères d‘armes deviennent de beaux ennemis, puis de foutus salopards, et les bastonner avant qu’ils ne te bastonnent devient l’évidence de la règle. Mais la règle l’a emporté sur la vie, et celle-ci te rattrape forcément au coin de l’âge. Faut-il tuer un frère au nom d’une entreprise ?
Alors, j’ai pris un chien, et j’ai décidé d’être un maître absurde et un écrivain raté.
L’échec jalonne nos vies, c’est lui qui les construit. Je n’ai donc pas d’états d’âme pour l’écrivain raté, car dans cette expression, il y a écrivain, état qui me convient, et le raté induit la tentative. Tant mieux pour moi, tant pis pour la littérature, hélas pour vous, mais rien ne vous force, peut être un vieux fond masochiste.
De toute façon, je préfère ce statut à celui d’imbécile besogneux, somnambule et esclave.

  HISTOIRES D’UN CHIEN (2016)

 

 

 

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