MASCULIN    FEMININ

 

 

RUBRIQUES, REAPPROPRIATIONS, APPLICATIONS, TEXTES FONDATEURS, MONDES, MERVEILLES...
Rubrique 2 NOUS SOMMES ICI, réappropriation de l’Identité, application MASCULIN FEMININ, texte fondateur CHASSE MARIN, 2em monde du VIRTUEL, 2em merveille « DATA CENTER » à The Dalles (USA), en lien avec GUIDE MEMOIRE, NATION(S), LA NUIT DE LA SIGNATURE, IMAGE D’EPINAL, METIER ET PROFESSION, AUTOPORTRAIT, CV.

 

 

MOD    D’EMPLOIUN DROLE DE GENRE

 

Toutes les dualités, à l’envers et à l’endroit ou de travers : le piéton voyageur mâle s’invente (parle, écrit, se dessine, se photographie…) en tant que femme et le piéton voyageur femelle s’imagine en tant que mâle, les conditions du féminin et du masculin… la loi des genres.

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ETYMOLOGIES, MANIERES DE DIRE MANIERES DE FAIRE, LANGUES POPULAIRES, CURIEUSES, SAVANTES OU IMAGINAIRES...
 » Le genre, comme dirait ma grammaire, c’est en quelque sorte le sexe d’un mot. Rien n’est plus impoli lorsqu’on rencontre un mot, que d’avoir l’air d’hésiter sur son appartenance au genre masculin ou féminin. Une erreur de sexe vexe les mots et si nous les associons à un article ou un adjectif qui ne leur convient pas, les mots nous font la gueule. Nous voulons bien faire preuve de compréhension à leur égard et les traiter selon leur personnalité, mais existe-t-il un moyen infaillible de déterminer leur sexe. « 

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JULIETTE BINOCHE

Interprète principale du film de Claire Denis, « Un beau soleil intérieur », Juliette Binoche sera présente le 23 septembre au Monde Festival, qui a pour thème « Rêver ». Elle nous confie les rêves qui la font avancer.
LE MONDE | 15.09.2017 à 10h14 • Mis à jour le 15.09.2017 à 15h30 | Propos recueillis par Franck Nouchi (Médiateur du Monde)

 

Goût du risque ? Professionnalisme à toute épreuve ? Envie de parler d’autre chose ? Un peu de tout cela, sans doute, mais, quoi qu’il en soit, Juliette Binoche ne sursaute guère lorsque, en guise de première question, nous lui demandons : « A quoi rêvez-vous ? »
Elle sourit, réfléchit. Puis d’une voix douce…

Qu’est-ce qui reste de mes rêves, quand je sors de la nuit ? Les rêves dont je me souviens sont extrêmement forts. Souvent brutaux. Ce sont des rêves qui me marquent. Mais parfois, aussi, ce sont des sortes de liesses [rires]. Dans ces cas-là, au réveil, je suis au taquet. Je prends un peu de temps avant de me lever. J’aime ce moment où je reste entre deux eaux. Mais, sinon, dès que j’ai les deux pieds posés sur le sol…

C’est fini ?
Non, ça commence ! Le présent prend alors toute sa place. 

Devenir actrice, c’était un rêve pour vous ? J’ai toujours aimé jouer. Le jeu m’apportait une ouverture, et une joie. Toute petite, je n’étais pas à l’aise à l’école. Il fallait que je bouge. Ne pas me servir de mon corps, c’est comme ne pas être à ma place. J’avais la chance d’avoir des parents portés sur l’art, et qui ont su me donner le goût de cela. Ça a pris corps, si je puis dire, quand j’ai vu Ubu roi [d’Alfred Jarry], mis en scène par ­Peter Brook, aux Bouffes du Nord. J’avais 14 ans. A la fin de la représentation, les spectateurs se sont levés et ont applaudi. Un moment de partage éblouissant. Alors je me suis dit que si “ça”, on pouvait le donner aux gens, alors, moi aussi, je voulais donner “ça”. Tout était clair.

L’envie de donner, donc ?
Oui, l’envie de donner. Mon rêve, c’était ça : donner. A la fin de l’unique représentation, je savais que j’avais trouvé. Ce serait “ça”. Je me souviens, j’étais assise avec ma mère à la cantine du lycée Charles-Péguy, à ­Paris, et je lui ai dit : “Ça y est, je sais ce que je veux faire : Théâtre.” Actrice, metteur en scène, je m’en fichais. Juste “théâtre”.  Moi, je suis terrienne. J’ai besoin de la terre, comme un chat qui a besoin de retomber sur ses quatre pattes. Je rêve d’unité, de partage. Me sentir vraiment unie aux autres. Ne plus être dans la discorde, la séparation. Pour moi, le vrai rêve, c’est être avec. Partager. Le jeu n’est pas un rêve. Ce qui l’est, c’est la connexion à l’autre. Ce quelque chose qui nous est commun, à vous, à moi, et qui nous unit. Oui, le rêve se situe là, quelque part entre nous, à la pointe de vous-même, et à la pointe de moi-même. Raison pour laquelle l’art est un formidable vecteur. 

Impossible de ne pas évoquer, ici, cette séquence extraordinaire qui clôt Un beau soleil intérieur. Seize minutes de champ-contrechamp face à Gérard Depardieu. Une seule journée de tournage, une caméra, une scène d’anthologie. « Open… Restez open… Repérez le grand chemin de votre vie et vous retrouverez un beau soleil intérieur », dit Depardieu, ses deux grands yeux brillants plantés dans ceux de Juliette. On vivait le présent, se souvient Juliette Binoche. L’instant de l’instant. Il faut être capable de l’ouvrir, cet instant, sinon le temps ne trouve pas son sens. Et le présent ne se transforme pas en éternité.

Vous avez le sentiment de pouvoir donner de l’éternité ?

 On peut tous en donner. Si, si… Vivre le présent intensément. Se laisser pénétrer. C’est cela “un beau soleil intérieur” : laisser passer la lumière. Faire passage. 

En mai 1985, sous le choc de la projection de Rendez-vous, d’André Téchiné, au Festival de Cannes, Daniel Toscan du Plantier avait écrit dans Le Monde que « chercher le cinéma, c’est trouver la femme ». « Renoir, Rossellini, Bergman, Godard l’ont trouvée pour nous, avait-il ajouté. C’est le mérite inouï d’André ­Téchiné que de nous avoir fait voir une femme nouvelle, évidente, si j’ose dire. Juliette Binoche apporte au cinéma français une émotion, un charme, une gravité qui nous assurent un morceau d’avenir. »
Bien vu, non ? Souriant à l’écoute de ces quelques phrases, Juliette Binoche se souvient de ces mots de Xavier Beauvois à la fin du tournage d’Un beau soleil intérieur (il joue le rôle d’un banquier).

J’ai compris ce qu’est le cinéma, et ça a à voir avec la femme. C’était troublant. Je crois qu’à travers nos scènes Xavier a compris quelque chose du féminin qu’il n’avait jusqu’alors jamais senti. En tout cas, c’est l’impression un peu mystérieuse que j’ai eue, et c’est ce qu’il a exprimé. 

Un peu plus tard, elle revient sur « le féminin ».

La force de recevoir, une contre-force face à l’énergie masculine. Un mystère d’autant plus difficile à accepter qu’il fait peur, qu’il ne peut pas être possédé. C’est la recherche de ce qui se passe lors de la rencontre entre un homme et une femme qui est passionnante. Tout comme cet instant, dans le film, où Isabelle comprend qu’il lui faut croire en elle si elle veut croire, peut-être, à une relation possible. » Ainsi parle Juliette Binoche, l’une des plus grandes actrices du monde, découverte par Godard en 1985 (Je vous salue, Marie), « oscarisée », « césarisée », Prix d’interprétation à Cannes, Venise et Berlin, et dont on se demande au sortir de la projection d’Un beau soleil intérieur, si elle a déjà été aussi belle, aussi troublante, aussi envoûtante.

Il y a quinze ans, elle était l’invitée d’« Inside the Actors Studio », émission renommée de James Lipton, à la télévision américaine. Qui se finit par un questionnaire de Proust : « Quel est votre mot préféré ? » « Joie », répondit Binoche. Quelques mois plus tard, à Yves-Marie Labé qui l’interrogeait pour Le Monde, elle disait regretter cette réponse. Son « véritable » mot préféré, corrigeait-elle, c’est « résonance », ce « lien entre l’appelé et l’appelant, comme un écho, une musique, une odeur ».
Nous avons reposé la même question. « Mon mot préféré ?… Présence. » Et d’enchaîner : « C’est ce qui se passe avec Gérard dans la scène où nous sommes tous les deux, face à face. Conscients de la présence de l’autre. Une vraie écoute, des deux côtés. Qui ne passe pas forcément par les mots. Juste, t’es là, je te vois, et je te sens. Faire acte de présence, mais aussi prendre acte de la présence de l’autre. »
Cette alchimie n’allait pas de soi. On se souvient peut-être qu’il y a sept ans Depardieu avait cru judicieux de déclarer à un journal autrichien : « Binoche ? Elle n’a rien, absolument rien. » Quelques semaines plus tard, s’interrogeant sur la violence de l’invective, l’actrice avait répliqué sur la BBC. Et puis, le temps passa. Jusqu’à ce jour où, apercevant Depardieu sur un marché, à Paris, Binoche lui lança un sonore : « Gérard, mais qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi dis-tu des choses aussi terribles ? » « Mais je n’arrête pas de dire des conneries ! », grogna l’autre en guise d’excuse.

Enfin bref, conclut Binoche dans un sourire, les jambes recroquevillées sur son canapé, nous avions envie de nous retrouver. De nous regarder dans les yeux. Nous dévoiler. Vous savez, c’est très particulier, les grands acteurs. Ils sont comme le vin : plus ça mature, plus une humanité s’en dégage. Voyez Gérard… Trintignant… Jeanne Moreau ! 

FRANCOISE HERITIER

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas éprouvé une curiosité intense en entendant des camarades étudiants en philosophie me parler d’un séminaire absolument « exceptionnel » fait par un professeur dont je n’avais jamais entendu le nom et qui s’appelait Claude Lévi-Strauss. J’avais 20 ans, j’étudiais l’histoire-géographie, et leur enthousiasme était tel qu’il fallait que j’entende, de mes propres oreilles, ce qui se passait dans ce cours de l’Ecole pratique donné à la Sorbonne. Ce fut une révélation.

De nature à vous faire changer d’orientation ?

Oh oui ! D’un coup, j’avais la tête ailleurs, alors qu’il fallait que je termine mon diplôme en histoire du Moyen Age. Lorsque Claude Lévi-Strauss a annoncé un jour qu’un nouvel institut de sciences humaines appliquées recherchait pour partir en mission en Afrique un ethnologue et un géographe, j’ai tout de suite postulé au poste de géographe.
Mais on n’a pas voulu de moi parce que j’étais une fille. Entendez : trop fragile, incapable de survivre à la chaleur, à l’eau sale, aux moustiques, aux serpents, aux scorpions, aux animaux féroces… Bref, le poste est resté vacant quelques mois. Et ce n’est que faute de candidature masculine qu’on a fini par agréer la mienne. Il fallait bien faire contre mauvaise fortune bon cœur ! En 1957, je suis donc partie en mission en Haute-Volta. Et ma vie s’en est trouvée bouleversée.

C’était la première fois que vous vous heurtiez à une discrimination des femmes ?

De manière aussi caractérisée, oui ! Mais il faut dire que, avant l’université, j’étais dans des écoles de filles. Aucune rivalité avec les garçons. Seulement des accrochages, des lancers de boules de neige cachant des pierres et des jeux de mots sexistes criés, d’un trottoir à l’autre, par les gars d’un lycée proche du mien, le long de la rue de Rome, à Paris.

Aucune différence entre garçons et filles au sein de la cellule familiale ?

Aucune en apparence. Même droit aux études pour mon frère et ses deux sœurs. Même argent de poche distribué solennellement par mon père dans des enveloppes identiques. Mais la discrimination était insidieuse. Il n’était pas question par exemple que mon frère desserve la table ou mette le couvert. Il fallait être aux petits soins pour lui. Et, lorsque nous étions en vacances à la campagne, ma sœur et moi tricotions pull-overs et chaussettes, assises dans la cour, aux pieds de nos grands-mères, tandis que mon frère partait faire du vélo avec ses copains en toute liberté.

Vous n’aviez pas le droit de sortir ?

Ah non ! Quand on sortait à vélo, c’était uniquement accompagnées par nos grands-mères. Elles nous paraissaient vieilles, mais elles n’avaient qu’une cinquantaine d’années et enfourchaient prestement leur bicyclette. Je me souviens d’un jour où nous avons voulu semer notre grand-mère maternelle, prises d’une soudaine fébrilité. On a foncé comme des folles, puis on s’est arrêtées au bord du talus pour l’attendre. Au bout d’un long moment, comme elle n’arrivait pas, on est reparties en sens inverse et on l’a retrouvée par terre, le poignet fracturé. Vous imaginez la culpabilité !

Cette différence de droits et de libertés avec votre jeune frère vous avait donc fait toucher du doigt la domination masculine.

Oh elle m’était apparue bien plus tôt ! Pendant la guerre, nos parents nous envoyaient séjourner en Auvergne, chez les oncles et cousins de mon père, pour nous requinquer et nous faire grossir, car dans les fermes, il y avait encore du beurre, du lait, des œufs… Pendant les repas, chacun prenait sa place selon un ordonnancement immuable. Au bout de la table s’installait le fermier, muni de son couteau de poche pour tailler les miches de pain. En face, se tenait le premier valet, puis ses fils, encore très jeunes, les autres valets, et enfin moi, la petite cousine. La mère et l’épouse ? Elles ne s’asseyaient pas. Elles apportaient les plats, servaient les hommes… et mangeaient debout les restes du repas. La tête du lapin ou la carcasse du poulet. Jamais les morceaux de choix. Quand il fallait de l’eau fraîche, c’est moi qu’on envoyait à la source, et pas un des valets qui aurait pourtant eu moins de mal à porter le seau que la petite fille que j’étais.

Vous perceviez l’injustice ?

Elle m’indignait ! Mais il y avait autre chose. Sur le palier de l’escalier qui montait aux chambres se trouvaient deux chromos qui représentaient la pyramide des âges de la vie pour l’homme et pour la femme. Une marche par décennie, accompagnée d’un dessin représentant le personnage ainsi qu’un vers de mirliton. A 20 ans, on voit l’homme choisir une épouse ; à 30 ans il admire ses fils ; à 50 ans, il triomphe, bras étendus, « maîtrisant le passé et le futur ». Puis il entame la descente, curieux et vif, se promenant dans le pays, apprenant à connaître le monde et les autres. Il meurt l’esprit tranquille parce qu’il a bien rempli sa vie. Pour la femme, c’est une autre affaire. A 10 ans, c’est une fille innocente : « pour elle la vie est ravissante ». A 20 ans, « son cœur tendre s’ouvre à l’amour ». A 40 ans, elle bénit le mariage de ses enfants et la naissance de ses petits-enfants. A 50 ans, déjà vieillie, « elle s’arrête, au petit-fils elle fait la fête ». Et puis elle amorce sa descente « dans la douleur », appuyée sur un garçon, fils ou petit-fils, et elle meurt « sans courage ».

Mais c’est désespérant !

Je ne vous raconte pas d’histoires ! J’ai toujours ces chromos ! La différence de condition entre l’homme et la femme me sautait chaque jour aux yeux et je ne comprenais pas ce que signifiait : « A 50 ans, elle s’arrête ». Elle s’arrête de quoi ? Personne ne pouvait me répondre. Ce n’est que plus tard que j’ai compris : elle est ménopausée, elle s’arrête donc d’être féconde et séduisante, elle a perdu toute valeur, contrairement à l’homme, en pleine possession de sa force. C’est une sacrée leçon quand on est enfant.

Seulement si on a les moyens d’avoir un œil critique et de s’en indigner. Sinon, c’est un outil de propagande sexiste qui conditionne l’esprit !

C’est bien le problème. Enfant, je voyais que la vie se passait comme ça, et que le chromo affichait en fin de compte une sorte de normalité. Et en même temps, j’étais saisie par un profond sentiment d’injustice en comparant à chaque étape les images de l’homme et de la femme. Et ces petites phrases assassines…

A quoi rêviez-vous, un peu plus tard, en tricotant sagement aux pieds de vos grands-mères ?

J’essayais de suivre leurs conversations, qui n’étaient en fait que des commérages. C’était leur seul terrain d’entente, car elles ne s’aimaient guère. Alors, contraintes de cohabiter pendant l’été, elles parlaient des uns et des autres, des mariages notamment. La Lucette de chez Chevalère avait rencontré au mariage d’Untel le cousin germain d’Unetelle qui n’était autre que le frère du cousin germain de sa belle-sœur… Je m’efforçais de suivre le dédale des liens familiaux, de décrypter tous les rapports de parenté, et je trouvais cela passionnant !
La conclusion était souvent très simple : deux frères épousaient deux sœurs, ou bien tel mariage unissait des cousins issus de germains. Mais l’intéressant, c’était de suivre le cheminement compliqué des protagonistes – qui n’avaient aucune vision d’ensemble – et les raisons des choix aboutissant à telles structures.

Vous faisiez déjà de l’ethnologie.

Sans le savoir ! Cela m’a donné une forme d’agilité intellectuelle très utile pour mener plus tard des études de parenté. Je crois beaucoup à ces façonnages qui nous viennent de l’enfance.

Mais comment vous projetiez-vous dans le futur ? Etiez-vous fascinée par certains rôles ?

Au contraire ! J’étais épouvantée par certains rôles !

Lesquels ?

Eh bien, je me croyais condamnée, par la force des choses, au rôle de mère de famille, sans toutefois parvenir à me projeter ainsi. Impossible de m’imaginer passer ma vie à m’occuper d’un intérieur, d’un mari, d’enfants. Non, vraiment, je ne pouvais pas. Je ne savais pas ce que je ferais, je ne savais même pas que l’ethnologie existait. Mais j’entendais être autonome, choisir ma vie, ne pas me laisser contraindre ni dominer. Et je n’écartais d’ailleurs pas l’idée de rester célibataire.

Quel modèle formait le couple de vos parents ?

Une petite bourgeoisie raisonnable sortie de la paysannerie. Je ne dirais pas satisfaite, mais convaincue d’être arrivée au mieux de ce qu’elle pouvait faire, à charge pour les enfants de poursuivre le chemin. L’idée de réussite sera d’ailleurs incarnée à leurs yeux par mon frère, devenu ingénieur des mines, et ma sœur, chirurgienne-dentiste. Des métiers connus et rassurants. Tandis que moi… Je crois qu’ils n’ont réalisé ma compétence dans un domaine que lors de ma leçon inaugurale au Collège de France, en 1983, lorsque j’ai succédé à Claude Lévi-Strauss. Mais c’était un peu tard…

Avez-vous perçu enfin de l’admiration dans leurs yeux ?

Ma mère a continué de dire « ma pauvre fille, tes livres ne sont pas pour moi. » Elle n’en a lu aucun.

Pourquoi « ma pauvre fille » ? Vous réussissiez, vous étiez épanouie, louangée…

C’est ainsi qu’elle m’appelait. Je n’étais pas conforme à son modèle et elle ne comprenait pas cette fille qui ne voulait pas « se contenter » et choisissait un métier qu’on n’arrête pas à 6 heures du soir.

Une « pauvre fille » avec du caractère ! N’avez-vous pas claqué la porte du domicile familial sur un coup de tête ?

Disons sur une impulsion. Les logements étaient rares à Paris, dans les années 1950. Et nous avions échangé notre logement de Saint-Etienne contre un appartement à Paris qui était sympathique, mais très étroit pour contenir mes parents, mon frère, ma sœur, ma grand-mère et moi. Or nous disposions d’une minuscule chambre de bonne dans laquelle je rêvais de mettre mon lit. Ma mère s’y opposait : l’accès à cette chambre signifiait que je pourrais entrer et sortir à son insu. Ce n’était pas mon genre, mais on surveillait les filles de près à l’époque, fussent-elles étudiantes. J’ai supplié, insisté, expliqué que j’avais du mal à travailler à côté de ma sœur qui écoutait la radio, etc. Jusqu’à ce que ma mère, ulcérée, me lance un jour : « Si tu n’es pas contente, tu n’as qu’à t’en aller ! »

Et vous êtes partie ?

Sur-le-champ ! J’étais majeure, j’avais 22 ans. Je suis allée chez un ami, puis j’ai loué une chambre de bonne sur un sixième étage de la rue Gay-Lussac, avec l’eau sur le palier. Et ce fut le bonheur. Oui, je me souviens de ces années-là, 1955,1956, comme d’une période d’éblouissement, entre camaraderie, université, découverte de l’ethnologie, aventures intellectuelles.
Nous nous retrouvions tous les soirs en petite bande dans un café, Le Tournon, décoré de fresques représentant le jardin du Luxembourg. Et je me rappelle presque avec extase ces moments où nous refaisions le monde, heureux d’y côtoyer des musiciens et écrivains noirs américains exilés en France. C’était vivant, électrique, fécond. On se sentait pleinement exister.

Et puis vous mettez le cap sur l’Afrique.

Oui. Et je n’oublierai jamais ce moment extraordinaire que fut mon premier contact avec la terre africaine. C’était à Niamey, à la tombée de la nuit. En posant mon pied sur le tarmac, tout juste sortie de la Caravelle, j’ai été saisie par la puissance de l’odeur de la terre. Une odeur d’humus et de poussière. Une odeur chaude, épicée, âcre, enivrante. Qui monte dans les narines et qui n’est comparable à nulle autre. Je me suis immédiatement sentie là où je devais être. A ma place naturelle.

Le travail en village auprès des populations Mossi et Panna vous a-t-il tout de suite intéressée ?

J’ai su instantanément que j’avais trouvé ma voie. Michel Izard était l’ethnologue et moi la géographe, mais nous avons tout de suite partagé équitablement les tâches, et c’est ce dont je rêvais.

Quelle chance de trouver sa voie !

C’est vrai. C’était en 1957, et je peux le confirmer quelque soixante années plus tard. Non seulement je ne regrette rien mais, si c’était à refaire, je sauterais dans la même aventure à pieds joints.
Tant de jeunes gens tâtonnent sans trouver de pôles d’intérêt.
Quand on a ce coup de chance, il faut savoir le saisir. Je l’ai toujours dit à mes étudiants, et surtout à mes étudiantes. « Osez ! Foncez ! » Et ne vous laissez pas freiner par des problèmes d’appartement, de famille ou de points de retraite. Cela m’a toujours fait de la peine de voir des jeunes se priver de l’aventure de leur vie parce qu’ils avaient peur de lâcher ce qu’ils avaient à Paris.

Lorsque vous avez décidé de vous marier avec l’ethnologue Michel Izard, au bout de six mois d’Afrique, vous n’avez pas eu envie de rentrer à Paris ?

Ah non. Cela faisait partie de l’originalité de notre choix à tous les deux. C’était en 1958, juste avant l’indépendance, et le dernier administrateur européen a pu nous marier très simplement au Cercle de Tougan. Ni l’un ni l’autre n’étions portés sur les grands événements familiaux. Ma sœur s’était mariée peu de temps avant, en grand tralala bourgeois, robe à traîne et grand voile. Il était hors de question que je souscrive à cela. Je ne pouvais pas !

Après des travaux sur la parenté, l’alliance, le corps, l’inceste, c’est l’universalité de la domination masculine qui a rapidement concentré votre attention.

Oui. Car c’est le cas depuis la nuit des temps, alors même que cette hiérarchie entre les sexes est une construction de l’esprit et ne correspond à aucune réalité biologique. Hommes et femmes ont les mêmes capacités physiques, cérébrales et intellectuelles. Mais la domination des hommes, qui structure toutes les sociétés humaines, est partie du constat, fait par nos ancêtres préhistoriques, que seules les femmes pouvaient faire des enfants : des filles, ce qui leur semblait normal, mais également des garçons, ce qui les stupéfiait.
Le coït étant nécessaire à la fécondation, ils en ont conclu que c’était les hommes qui mettaient les enfants dans les femmes. Pour avoir des fils, et prolonger l’espèce, il leur fallait donc des femmes à disposition. Des femmes dont il fallait s’approprier le corps car il importait que personne ne leur vole le fruit qu’ils y avaient mis. Des femmes sur lesquelles ils pouvaient aussi capitaliser, puisque ne pouvant pas coucher avec leurs sœurs, en vertu de l’interdit de l’inceste, ils pouvaient au moins les échanger contre les sœurs des autres hommes. Ainsi s’est créée une société parfaitement inégalitaire où la mainmise sur les corps et les destins des femmes a été assurée, au fil du temps, par des privations (d’accès au savoir et au pouvoir) et par une vision hiérarchique méprisante.

On ne peut pas nier une différence de stature physique qui accentue la vulnérabilité de la femme.

Même cette dysmorphie a été construite ! J’ai une jeune collègue qui a travaillé sur ce sujet et elle montre que toute l’évolution consciente et voulue de l’humanité a travaillé à une diminution de la prestance du corps féminin par rapport au masculin. Depuis la préhistoire, les hommes se sont réservé les protéines, la viande, les graisses, tout ce qui était nécessaire pour fabriquer les os. Alors que les femmes recevaient les féculents et les bouillies qui donnaient les rondeurs. C’est cette discordance dans l’alimentation – encore observée dans la plus grande partie de l’humanité – qui a abouti, au fil des millénaires, à une diminution de la taille des femmes tandis que celle des hommes augmentait. Encore une différence qui passe pour naturelle alors qu’elle est culturellement acquise.

Comme le serait la répartition sexuelle des tâches et des rôles dans la société.

Evidemment ! Pourquoi le fait de mettre des enfants au monde entraînerait-il l’obligation pour les femmes de faire le ménage, les courses, la cuisine et d’entretenir un mari ? Je ne perçois ni la logique ni le rapport. Il a fallu qu’intervienne toute une série de raisonnements, de croyances, de pensées multiples pour organiser cette répartition qui n’a rien de naturel.

Les évolutions médicales, comme la procréation médicalement assistée (PMA), chamboulent-elles les constructions mentales que vous évoquez ?

Voyons, la vraie révolution, c’est la contraception ! Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, les femmes peuvent choisir si elles veulent ou non procréer, quand, combien de fois, avec qui. Elles redeviennent sujets à part entière.
« C’est la fin du pouvoir de l’homme et du père », s’alarmait un parlementaire au moment du vote de la loi Neuwirth. Il avait raison. C’est un retournement de situation, car la contraception intervient très exactement là où s’est noué l’assujettissement féminin. Quant aux autres évolutions, comme la PMA, qui offre à des femmes la possibilité d’avoir des enfants quand la nature ne le leur permettait pas, elles me semblent aller de soi. L’idée d’une égalité des deux sexes dans la procréation progresse.

Avez-vous personnellement subi, au cours de votre carrière, les manifestations du machisme ?

Je ne connais pas une seule femme qui puisse dire n’avoir jamais affronté le machisme ! Mais je ne l’ai pas subi dans ses formes outrancières. Seule femme parmi une cinquantaine d’hommes au Collège de France, je m’étais fondue dans le groupe au point qu’ils avaient de sévères oublis de langage. C’est ainsi que, lors d’une réunion préalable au choix de futurs collègues, un professeur s’est levé pour défendre une jeune helléniste. Il ne connaissait pas sa spécialité, a-t-il avoué, mais il se rappelait avoir été près d’elle lors d’un colloque et que : « C’est une beauté ! Elle a des jambes, mais des jambes ! Un buste merveilleux, un port de tête, une manière de se tenir… Elle est extraordinaire ! » J’ai souhaité prendre la parole, et j’ai demandé si, comme à l’armée, nous avions une « note de gueule ». Mes collègues ont ri. Puis ont baissé la tête. Il n’en a plus jamais été question.

Tout l’intérêt d’un arrêt sur image…

C’est cela. Une petite phrase suffit parfois pour faire prendre conscience de l’anomalie qu’il y a à perpétuer un discours obsolète. Il nous faut être vigilantes. Ne rien laisser passer. Il y a quelques années, un slogan courait : la mise à bas de la domination masculine commence par refuser le service du café.

Vos travaux et l’impact de vos livres vous ont-ils obligée à vous impliquer dans les débats publics ?

Bien sûr. Je n’ai jamais été une militante de rue, peut-être à cause de mes problèmes de santé. Peut-être aussi, comme l’a dit une jeune amie, parce qu’on ne peut pas brandir dans la rue une pancarte : « A bas la valence différentielle ! » Mais, sans militer dans des groupes constitués, j’ai accompagné des mouvements féministes. En sous-main. Par écrit. Mais je me sens pleinement enrôlée dans la lutte des femmes pour l’égalité.

Que pensez-vous du déferlement de paroles et de témoignages de femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, dans la foulée de l’affaire Weinstein ?

Je trouve ça formidable. Que la honte change de camp est essentiel. Et que les femmes, au lieu de se terrer en victimes solitaires et désemparées, utilisent le #metoo d’Internet pour se signaler et prendre la parole me semble prometteur. C’est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n’étions pas toutes seules !
Les conséquences de ce mouvement peuvent être énormes. A condition de soulever non pas un coin mais l’intégralité du voile, de tirer tous les fils pour repenser la question du rapport entre les sexes, s’attaquer à ce statut de domination masculine et anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible. C’est un gigantesque chantier.

Vous incriminez l’indulgence de la société à l’égard des « pulsions » masculines ?

Bien entendu ! Nous sommes des êtres de raison et de contrôle, pas seulement de pulsions et de passions. Si j’ai une pulsion mortifère à votre égard, je ne vais pas vous sauter dessus pour vous égorger. La vie en société impose des règles ! Mais on a si longtemps accepté l’idée que le corps des femmes appartenait aux hommes et que leur désir exigeait un assouvissement immédiat ! On justifiait ainsi le port du voile, l’enfermement des femmes, voire le viol : seule la femme serait responsable du désir qu’elle suscite. Mais enfin, c’est insensé ! C’est se reconnaître inhumain que d’affirmer qu’on nourrit des pulsions incontrôlables ! Et qu’on ne nous parle pas de désir bestial ! Les bêtes ne violent pas leurs partenaires, sauf les canards je crois. Et jamais ne les tuent.

Quelles sont les urgences ?

L’urgence ? Le nourrisson, le jardin d’enfants, les premières classes du primaire. Les premières impressions de la vie sont fondamentales. Et il faut que l’école y aille fort si l’on veut contrer ce qu’entendent les enfants à la télévision, dans la rue, la pub, les BD, les jeux vidéo et même à la maison.

Après vos ouvrages sur le masculin/féminin et autres travaux sur ce thème, comme libérée des pesanteurs universitaires, vous avez publié deux petits livres énumérant souvenirs, émotions, sensations. Comme une définition du bonheur ?

Plutôt que de bonheur, je parlerais de joie. Ce n’est pas la même chose. Je trouve dans la joie une splendeur à vivre, y compris dans la douleur. Et ce n’est pas un habit dont je me suis revêtue pour supporter les difficultés de l’existence. Non, je crois simplement que j’ai été armée très tôt pour cette capacité à accéder à la joie pure.

Car ce serait un don ?

Je crains en effet que cette aptitude ne soit pas donnée à tout le monde. J’ai cette propension à jouir du moment présent, sans anticiper sur les joies du lendemain. A tout apprécier. Jusqu’à l’éclat du soleil d’automne que j’aperçois à cet instant à travers la vitre.

Propos recueillis par Annick Cojean (LE MONDE, novembre 2017)

 

J-D JAVARY

 

Que signifient Yin et Yang ?

Yin Yang est un seul mot qui représente un système de pensée. Au cours du dernier millénaire av. J.-C., les Chinois réfléchirent au fonctionnement des choses, le Tao. Ils généralisèrent alors la « pensée par deux », c’est-à-dire l’idée que toute situation se divise toujours en deux. Un jour, par exemple, est toujours constitué d’une journée et d’une nuit. La journée est à la fois le passé et le futur de la nuit. Les Chinois décidèrent d’utiliser un couple de mots courants, Yin Yang, comme emblème de cette pensée par deux. Dans leur sens concret originel, Yin signifie « ubac », le versant d’une montagne exposé au nord, et Yang « adret », le versant exposé au sud. Comme les deux versants d’une même montagne, il ne peut pas y avoir l’un sans l’autre. Le système Yin Yang nous rappelle ainsi que toute situation a toujours deux aspects : Yin et Yang ne sont pas semblables, mais ce ne sont pas des entités contradictoires ni des qualités opposées. Yin marque, par exemple, un début d’orage, Yang sa fin. L’autre principe posé par Yin Yang est que tout change tout le temps. Autrement dit, une chose peut être à la fois une et son contraire. Tout dépend du moment et de l’endroit depuis lesquels on l’observe. Ainsi, les deux aspects d’une même situation oscillent en permanence, dans un battement continuel. Le Yi Jing, texte fondateur de la civilisation chinoise [lire encadré], résume cette pensée ainsi : « Un aspect Yin, un aspect Yang, c’est comme cela que tout fonctionne. »

Dire que Yin représente le féminin et Yang le masculin est donc incorrect ?

Oui, attribuer des genres à Yin Yang, c’est pervertir la pensée chinoise du changement. On lit trop souvent : « Le Yin est le principe de l’ombre, du froid, de la féminité. Il invite au repli, au repos, voire à la passivité. Le Yang est le principe de la lumière, de la chaleur, de la masculinité, il invite au déploiement des énergies, à l’activité, voire à l’agressivité. » C’est une interprétation erronée. Que les Chinois eux-mêmes soient responsables de cette méprise n’est pas une raison pour la reprendre à notre compte ! Yin Yang ne sont ni des attributs ni des sexes. Ce sont des stratégies, des manières d’agir, des vecteurs du changement. Les figer en en faisant des qualités ou des états, c’est oublier le mouvement d’oscillation constant qui les définit. Car chaque être vivant est en même temps et successivement Yin Yang. Yin n’est pas « le » froid, mais le refroidissement automnal. Yang n’est pas « la » chaleur, mais le réchauffement printanier. Pour bien comprendre Yin Yang, il faut employer des verbes d’action, pas des noms ni des adjectifs. Yin est ce qui stabilise et nourrit, Yang ce qui dynamise et pousse à changer. Yin ce qui défend, Yang ce qui attaque. Yin ce qui mène à terme, Yang ce qui enclenche. Yin ce qui intériorise, Yang ce qui extériorise. Par exemple, « pénis » se dit « tige Yin » en chinois : l’appareil sexuel est Yin, il est toujours là. Et le moment de son activation est Yang.

Pourquoi le système Yin Yang a-t-il été sexualisé et donc détourné de sa signification d’origine ?

C’est la dynastie Han (206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.) qui a perverti le système Yin Yang. En lui associant des notions de masculin et féminin, qui lui sont totalement étrangères. Ceci afin de légitimer la restriction injuste de l’espace autorisé aux femmes, et du respect qui leur est dû. Si l’on regarde la graphie ancienne de l’idéogramme de « femme », on discerne la silhouette d’un personnage assis sur ses talons, les deux mains croisées au-dessus des cuisses. Dans l’Antiquité, c’était l’assise noble. La femme croise les mains pour se différencier des esclaves, qui se présentent les mains ouvertes. Mais les Han ont décrété que dans l’idéogramme, ce personnage de femme était à genoux, dans une posture de soumission. De même, partant de l’idée pourtant juste du mouvement centripète de Yin et centrifuge de Yang, ils ont dévoyé Yin Yang pour justifier l’enfermement des femmes dans la maison, leur exclusion de la place publique et leur sujétion aux hommes. Yin Yang a été perverti par une vision politique des Han, qui souhaitaient séparer les rôles entre hommes et femmes et établir une hiérarchie, valorisant les premiers et dévalorisant les secondes. Ensuite, on a continué à dévaloriser les femmes au nom du respect des traditions. C’est comme cela que la société chinoise a ensuite pu accepter la torture des petites filles, dont on bandait les pieds dès l’âge de 7 ans. Ou plus récemment les avortements sélectifs, éliminant les fœtus filles au profit des garçons. Aujourd’hui encore, dans un banal manuel de lecture pour enfants chinois, on peut lire : « Le dimanche, Papa nous emmène jouer au parc. Chaque jour, Maman a beaucoup de travail à la maison. Grand frère travaille bien à l’école. Petite sœur a une jolie robe. »

Comment l’idée originelle de Yin Yang nous permet-elle de repenser féminin et masculin ?

Comprendre Yin Yang permet d’abord de mettre fin aux hiérarchies, notamment celle entre hommes et femmes. Dans le Yi Jing, on trouve un couple Yin Yang panthère-tigre, deux animaux magnifiques, à égalité de beauté et de puissance. Ils se différencient par leur mode d’action, leur façon de chasser. Le tigre rattrape sa proie à la course, puis l’attrape au garrot. La panthère trouve cela inutilement fatigant ; elle grimpe sur une branche basse, attend que passe la gazelle et fond sur elle. La stratégie de l’un n’est pas meilleure que celle de l’autre. Si l’on réfléchit ainsi la relation sexuelle : Yin Yang permet de sortir d’une perspective où l’homme donne activement et la femme reçoit passivement. Désirer faire l’amour n’est ni donner ni recevoir, c’est un passage du sec à l’humide pour la femme et du mou au dur pour l’homme. La perspective Yin Yang permet de sortir de l’universelle et aberrante dévalorisation du féminin. Aux temps préhistoriques, les hommes étaient certainement pourvoyeurs de gros gibier, mais c’était les femmes qui, par leurs cueillettes et leurs captures de petit gibier, assuraient près des deux tiers des besoins alimentaires du groupe. Avec Yin Yang, il n’y a pas de tâches nobles et viles, il y a tout simplement différents modes d’action. Il n’y a pas non plus de séparation des rôles, d’assignation, ni d’étiquetage d’attitudes masculines ou féminines auxquelles il faudrait se conformer. À l’intérieur des groupes préhistoriques, certaines femmes devaient aimer aller à la chasse au gros gibier et certains hommes étaient plus utiles à la communauté par leur habileté à coudre des vêtements de peau. Yin Yang permet de repenser la liberté d’action de chaque individu, en désexualisant ce qui n’a pas lieu d’être, en ôtant toutes les étiquettes qui prétendent désigner « ce qu’est un homme » et « ce qu’est une femme ». Yin Yang réinstaure plutôt le droit au mouvement. On sort ainsi de l’idée qu’une femme de pouvoir se masculiniserait. Le pouvoir n’est pas masculin. Tout être, indépendamment ce qu’il est, peut agir en Yin ou Yang selon les moments.

Masculin et féminin ne seraient plus vraiment si contradictoires ?

Yin Yang adoucit en effet le choc des contradictions. Car il faut se rappeler qu’« un se divise toujours en deux », comme disait Mao Zedong. Regardez le Taijitu, le cercle divisé en deux secteurs, blanc et noir, séparés par une ligne sinueuse, et comportant chacun en son cœur un petit rond de la couleur inverse. Il illustre le principe Yin Yang. Non pas, comme on l’entend trop souvent, parce qu’il affirmerait la présence du féminin au cœur du masculin et inversement. Non, le Taijitu, littéralement le « dessin du grand retournement », montre l’alternance et la transformation de Yin en Yang et réciproquement : lorsqu’un mouvement atteint son maximum, il se transforme en son contraire. Il faut voir le Taijitu comme un dessin animé au ralenti. Les petits ronds ne sont pas des points fixes, mais des graines qui grossissent et qui, à un moment donné, inversent l’organisation de l’ensemble. Il n’est pas ici question de mélange, mais de réversibilité. Yin Yang est un système dynamique qui nous permet d’être plusieurs choses en même temps. Une femme peut exercer des responsabilités à l’extérieur et être maternante à l’intérieur. Pareil pour un homme. Nous sommes mus par des énergies différentes, qui coexistent et ne s’excluent pas. Ainsi, le différent n’est plus perçu comme dangereux, car une contradiction n’existe que l’espace d’un instant, puis se transforme. Sur la durée, rien n’est antinomique. On peut chacun être quelque chose et son contraire, dans un mouvement continuel.

Quelle harmonie nous enseigne Yin Yang ?

L’harmonie ne consiste pas à se conformer aux attributions et aux assignations sociales, mais à adapter sa stratégie à la situation et à son évolution. C’est la voie de la souplesse. Oser sortir des cases et des modèles féminins ou masculins pour revenir à l’écoute du contexte et de son propre élan. Et choisir le mouvement ou la stratégie appropriée. Yin Yang existe en chacun de nous. On peut être tantôt réceptif et nourricier, tantôt actif et déterminé. Les Chinois ont deux mots distincts pour signifier l’harmonie, selon qu’il s’agit de l’harmonie du semblable ou de l’harmonie du différent. Et un de leurs proverbes dit : « Les semblables ont un accord facile, les contraires ont un accord fécond. » Chacun s’enrichit en osant autant de stratégies Yin que Yang. En s’autorisant l’harmonie de différents modes d’action, peu importe qu’ils soient socialement étiquetés féminins ou masculins. Enfin, nous gagnerions à nous réapproprier et multiplier les stratégies Yin, qui ont été trop longtemps dévalorisées. Yin est moins visible et peut apparaître de prime abord comme une reculade, une non-stratégie. Contrairement à Yang, qui concentre l’action en un instant donné. Pourtant, la réaction Yin, secondaire, réfléchie, maîtrisée, qui joue sur le temps et la durée, sur le rythmique et le cyclique, est justement celle qui est la plus valorisée et la plus conseillée par le Yi Jing, le « Classique des changements », le grand livre du Yin Yang.

 

 

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