.

    G U I D E       M E M O I R E

 

VOUS  ETES  ICI

RUBRIQUES, REAPPROPRIATIONS, APPLICATIONS, TEXTES FONDATEURS, MONDES, MERVEILLES...
Rubrique 2 NOUS SOMMES ICI, réappropriation de l’Identité, application GUIDE MEMOIRE texte fondateur CHASSE MARIN, monde du VIRTUEL, 2em merveille le « DATA CENTER » à The Dalles (USA), en lien avec AUTOPORTRAIT, NATION(S), LA NUIT DE LA SIGNATURE, IMAGE D’EPINAL, METIER ET PROFESSION, MASCULIN FEMININ, CV.

 

Images intégrées 1

MODE    D’EMPLOI

RACINES

Le piéton voyageur fait le point… d’où vient-il, qui est-il ? Un tour d’horizon sur ses origines. Une généalogie à sa manière où ne reste que ce qui lui semble important, l’essentiel de l’anecdotique.

Traces de mémoire à poster sur Facebook Astrolabe Compendium ou Twitter @astrolabe 10.

Pour revenir au menu principal, cliquez sur 64 APPLICATIONS PRATIQUES ou au menu particulier en allant sur APPLICATIONS PRATIQUES rubrique 2. Vous pouvez voyager ailleurs en tapant par exemple LA NUIT DE LA SIGNATURE, PETIT MUSEE DES APERCUS, TEXTE FONDATEUR, PREMIER CERCLE DE LA GALAXIE, HANNIBAL AUX ELEPHANTS, CLAUDIA THEVENET, VIANDE, MESSE… ou en proposant un mot de votre choix. 

 

Custom Gallery: images not found

 

GOOGLE MAP

 

Images intégrées 1

      DIDIER COFFY

Logo YouTube ASTROLABE  COMPENDIUM Didier Coffy —  PLAYLIST « Bande originale du film de la vie (1, 2, 3, 4, 5) ».

 

.

A Yvonne et Pierre

 

 

V O U S      D E U X

 

 

« SI ON ME DEMANDE CE QUE C’EST QUE L’ETRE, JE NE LE SAIS PAS. MAIS SI ON NE ME LE DEMANDE PAS… » St Augustin 

 

AVANTPROPOS

« QUAND ON EST SCENARISTE IL FAUT SAVOIR TUER SON PERE, VIOLER SA MERE ET TRAHIR SA PATRIE. » Luis Bunuel

 

ongtemps j’ai voulu vous écrire mais l’ampleur et la complexité de la tâche m’ont retenu. N’y voyez que le prix de mon obstination : une observation méticuleuse jours après semaines, mois au fil des années, décades en décennies…  une accumulation de notes et d’analyses retraçant et archivant l’histoire de votre duo afin de le comprendre et le penser. Deux silhouettes s’épousant et s’opposant en une leçon d’écriture livrée ici dans le discours de ma méthode. Une approche anthropologique, m’obligeant à mettre à distance l’objet étudié (fût-il couple parental…) afin d’en explorer sa singularité, s’en éloigner pour mieux s’en approcher, un principe de précaution destiné à mettre hors-jeu la tentation de l’émotion, de la morale et du jugement. L’évidence d’en déconstruire la mécanique, l’ingénierie de deux êtres liés et ligotés s’incarnant dans un couple paradoxal et infernal, interrogeant sans le savoir la question de l’Altérité, là où le récit conjugal se révèle intemporel et universel. Autant d’histoires pour arriver au cœur de mon enquête, une quête insatiable faisant apparaître non la vérité de votre duo duel mais quelque chose de son essence, ce qui fait Absence et Présence entre l’Un et l’Autre. Un langage ne disant pas son nom… — ce qui parle sans se dire, se révèle sans se montrer, s’immobilise et pourtant fait mouvement. Une Parole muette nouant et dénouant jusqu’à la mort le comble du vide et le secret ressort de la Pensée. Un chantier au cœur et à corps de ce que vous avez été, un exercice pratique à ciel ouvert, une étude à temps complet et au final, sans le savoir, l’apprentissage de mon métier… comment dès lors vous exprimer ma gratitude et vous en remercier ?

Votre couple raconte le monde à qui sait le regarder, son absence de Sens visible, sa violence et ses absurdités, tout son mystère et quelque part sa beauté. Une union par ses outrances en vase clos, illustrant l’inconnue et l’essentiel de l’existentiel : la question du lien. Cette part si mystérieuse de l’Autre en soi et hors de soi, une étrangeté insaisissable, un Absolu échappant inexplicablement à l’entendement, un point aveugle faisant paradoxalement Sens. L’écho d’un presque-rien similaire au souffle, une brise dans un écart de langage et sa Parole transcendée. Un murmure dans l’entre-deux d’une correspondance silencieuse, là où le temps donne le change et fait son œuvre : 60 ans 11 mois et 9 jours ensemble… des noces de « diamant » à votre façon. Un scénario écrit et joué à l’abri des regards, dans votre cirque aux allures de huis clos (Saint-Chamond, Lyon, Royan, Saint Laurent d’Agny ou ailleurs…), quelques soient les époques, les évènements du siècle, les bonheurs ou les tragédies tout en restant toujours les mêmes dans votre milieu naturel. Et au final pas de réponses encore moins de certitudes, seulement de nouveaux questionnements nourrissant d’autres recherches..

Où que vous soyez je vous ai suivis dans mon expérience de terrain, celle du chercheurA vos trousses et à la trace, un trappeur dans la forêt scrutant et chassant les moindres indices, tentant de décrypter les plus petits signes. Mon gibier, vous seulement vous. Deux vieux enfants jamais vraiment jeunes pas forcément adultes jetés à la face du monde, égarés volontaires sur cette terre, à la vie et à la mort. Deux personnages en quête d’ailleurs, tour à tour  victimes et complices, poison et remède, maître et esclave, partenaires et adversaires d’une cible et de son centre dans un piège par eux-mêmes tendu. Des inséparables à singularité troublée, frère et sœur siamois trahis par le réel et son principe de gémellité. Deux visages contraires et complémentaires d’une même image (de celle que l’on dit « énantiomorphe » … enios/opposé et morphos/forme) dans l’Unicité maligne de sa dualité.

Comment expliquer cet espace conjugal terre sauvage sans foi ni loi chez deux êtres individuellement bons parents, profondément humains, charmants, sensibles et généreux… devenant ensemble leur propre inverse, une combinaison explosive, un mystérieux « précipité chimique » d’huile et de feu ? Ainsi une duplicité en trompe-l’œil et clair-obscur, très proche d’une figure baroque. Assurément voyageurs sans bagage, livrés l’un à l’autre par la force du destin et le silence de leur entourage, alimentant malgré eux une machine infernale, efficace et implacable (un système sectaire avec codes, faits et gestes, us et coutumes…– un corpus linguistique par ses manières de dire ou de faire). Votre histoire est une grammaire, toute une folie langagière brouillant les repères à en perdre le Nord, un  territoire sans nom.

Dirais-je un pays je-ne-sais-quoi, ni vraiment couple ni forcément association… dont il ne reste aujourd’hui qu’une identité civile sur un avis de décès ? Monsieur et Madame Coffy et leur déchirement, un appel au secours que personne n’a voulu entendre. Une contrée sans terre sans relief, un horizon bouché à plaies cabossées dans l’immensité de son intimité. Rien de caché mais rien de visible. Les autres (la société, les familiers, l’Eglise si importante, les soit disant tous proches…), rien qu’un silence dans les rangs pour une pratique assidue et bien rodée de non-assistance à personnes en dangers. Des années dans le noir, mieux que des décennies, toute la vie…, de quoi s’engloutir, se détruire pour trouver la lumière, s’extirper avec obstination et regret de votre forteresse vide tour à tour piège et île aux trésors, source de traumatismes et d’inspirations…. — on s’attache, on s’aliène à l’objet de ses recherches. Des efforts de titan, mille travaux d’Hercule… pour arriver à pousser les murs, tâtonner jusqu’à la porte, en inventer la clé et trouver la sortie, le ciel, l’air libre, l’ailleurs et les autres, un monde redessiné.

De ce voyage au pays de la confusion sans frontière entre l’Ombre et la Lumière, le Bien et le Mal, le Visible et l’Invisible, la Vérité et le Mensonge, je reviens vous dire ceci : ma recherche entêtante et entêtée a confisqué et délivré ma vie, le mieux qu’il me soit arrivé. Dans un premier temps votre lien, poussé dans ses derniers retranchements jusqu’à l’absurdité et l’inacceptable, a brouillé tous mes repères, m’obligeant à mourir un peu avant de renaître en puisant dans un au-delà de moi-même. Un instinct de survie, une remontée sans fin au cœur des extrêmes, une traversée des apparences vers la quintessence du Centre de l’Etre, un Compendium de toutes les humanités. En prenant mes distances, je me suis rapproché de vous. Une question de points de vues.

Ainsi ai-je redécouvert votre histoire, reconsidéré  (*) vos personnages… une rotation complète de l’Etre avec lui-même en lien avec sa place dans l’univers, une allégorie du mouvement immobile . Par mon exploration incessante, votre monde s’est modifié et l’axe de votre singularité autour duquel j’ai pu mettre du sens m’est apparu, le récit s’est transformé : ce qui, en vous, faisait couple et immobilité a fini par transfigurer un invisible et un mouvement en moi. Une transmutation vous faisant passer de l’état de soleil noir (et sa symbolique de destruction silencieuse) à celui de Lumière génératrice (sa renaissance, son ouverture et sa Parole…). De par votre condition humaine et cosmique, vous êtes devenus Pierre et Yvonne trait d’union entre la Terre et le Ciel, pierre fondatrice brillant de mille éclats, principe des quatre points cardinaux et autant d’horizons… une révélation après une aussi longue odyssée.

L’infiniment petit de la cellule familiale rejoint ici l’infiniment grand du mystère de l’univers, son langage… — autant de repères essentielles me permettant de dessiner les contours d’une architecture singulière, l’intime de l’Etre à ciel ouvert. Tout le sens de ce qui est devenu peu à peu mon travail et mon destin…  un Astrolabe Compendium, outil de précision et d’exploration similaire à une clé ouvrant sur un Ailleurs, favorisant le calcul de la position du sujet à la verticale de sa Terre et de son Ciel, une équation existentielle entre le Matériel et le Spirituel révélateurs de sa Parole. Quelque part un clin d’oeil à l’Astrolabe de Magellan ou Christophe Colomb, relié à la position du Soleil et des autres planètes, partis eux aussi à la découverte d’eux-mêmes et de nouvelles terres.

Le lien interroge toujours le Temps et l’Espace, là où l’Ici devient Ailleurs dans l’infini de ses réappropriations. A qui sait le questionner, il fait apparaître la dimension locale et globale de l’Homme en transfigurant sa dualité et en le rendant Unique et Multiple. Une figure de sa géolocalisation intime et planétaire dans sa recréation encyclopédique du monde. De tout cela et grâce à vous mon apprentissage, notre chemin commun… et vous n’en avez rien su. Je vous ai quittés sous le regard réprobateur de nos proches si prompts à juger (laissons les ignorants…), je ne suis pas allé à vos enterrements respectifs. Une décision riche de sens et pleine d’un vide qui la comble. Notre vérité à tous les trois aujourd’hui dans un interstice, l’ombre d’un essentiel toujours ailleurs.

Soit ce travail à vous deux dédié, toute ma vie durant.


ETYMOLOGIES, MANIERES DE DIRE MANIERES DE FAIRE, LANGUES POPULAIRES, CURIEUSES, SAVANTES OU IMAGINAIRES...
CONSIDERER : latin, cum/sidus… avec les étoiles, explorer dans son ensemble de Haut en Bas.

TRANSMUTATION : latin, trans/mutarer. Changement d’une chose en une autre, métamorphose au propre comme au figuré. En alchimie, transformer une substance en une autre ou un Elément en un autre, le Grand Œuvre…

PRECIPITE CHIMIQUE : En chimie, formation d’une phase dispersée hétérogène en une phase majoritaire, une sédimentation.

EQUATION : Relation contenant plusieurs vocables, la résoudre c’est déterminer les valeurs que peut prendre la variable pour rendre l’égalité vraie.

 

 

 

1ère PARTIE

PIERRE

Comment as-tu fait pour être Pierre à en avoir tellement l’air ? Ce personnage en quête d’auteur, les malices de ton artifice en équilibre sur un fil… ta pirouette. Toi l’étranger en ton pays, connais-tu ta propre vie en miettes et mille morceaux, le mystère le caché, l’innommable de ta solitude, l’envers l’endroit du décor, les à-peu-près de ton existence et même sa souffrance ? Ne reste en moi de toi qu’une histoire par effraction, une incitation au voyage sans bagage pour savoir comment tu l’as inventé ce cirque, ce huis-clos, l’enfer, Dieu et les autres…

 

WOLFANG AMEDEUSMOZART (1756-1791)

 

    BIOGRAPHIE

    « CETTE VIE N’EXPLIQUAIT PAS L’OEUVRE MAIS L’OEUVE EXIGEAIT CETTE VIE. »

 

 

1925, un 23 en juillet au petit matin.

Te voilà Coffy fils de Jean Coffy et Félicie Fournel, quatrième d’une lignée de six. Les Coffy « avec un Y pas un I… » aimes-tu à préciser et autant de voyelles ou consonnes comme elles résonnent. Une dynastie aux origines aristocrates (on trouve des De Couffy dans le centre de la France) en contre-bas des marches et de la propriété des Garennes. « Ma famille » dis-tu ostensiblement, avec des domestiques, un précepteur, des fils et de la filature à tisser les métiers. On peut y ajouter un décor une atmosphère, celle de Saint Paul et Saint Julien, toujours le Jarez, la Loire et les Monts du Forez, l’histoire d’une époque cette année-là… — Herriot la crise monétaire, Painlevé en Président du Conseil, Sainte Thérèse la canonisation, le Tour de France un maillot jaune c’est Bottechia l’italien et puis encore Aristide Briand, en août la naissance de Pialat le cinéma, plus tard Depardieu Bonnaire quoi de mieux. Et bien sûr toi en beau bébé 3,200 kg à 7h30 du matin, Lion dans son signe et ciel astral du 45em méridien carré avec Neptune et la Lune. Une histoire à brouiller les cartes. Que du blanc et du silence pas de photo, de trace, de témoin aucun, seulement des suppositions, haro sur les questions essentielles… — voilà pourquoi de toi je ne sais presque rien.

 

                  JEAN COFFY (1er ASSIS, GAUCHE) ET FELICIE FOURNEL (A L’ARRIERE, LA MAIN SUR L’EPAULE…)

 

on biberon, combien de sucre et de farine la proportion ? Combien de nuits ta première dent et de hurlements ? Plus tard devant la fenêtre un nounours un doudou dans la main, quel nom quel surnom as-tu l’air mignon ? Et ce soir dans le jardin un peu froid aux mains te voilà tout pâlichon… tes frères tes soeurs où sont-ils à cache-cache au loin le coeur barbouillé, l’heure du goûter ? Ne reste qu’un château de sable à la marelle et en contre-bas un peu de Pilat, la route du Dorlay, le Farnay, la rue des Fabriqués… vers Saint Julien y es-tu habitué ? Dehors à l’extérieur, des kilomètres de vie en moins à grande vitesse Paris New York en liaison téléphonique, Poincaré le franc relevé, Briand la chute et le krach Wall Street avant la ligne Maginot, le Front Populaire, l’affaire Stavisky, Daladier, Blum et Thorez, Paul Eluard publie « Jeux vagues à la poupée » avec deux photographies d’ Hans Bellmer.

 

ENTREPRISE COFFY, TISSAGE ET PASSEMENTERIE DANS LES ANNEES 30 (SAINT JULIEN-EN-JAREZ)

             

Custom Gallery: images not found

« LES GARENNES » MAISON FAMILIALE (SAINT PAUL-EN-JAREZ), JEAN ET AUGUSTE COFFY (1903), BLASON DE COUFFY, PLAN LIEU DE NAISSANCE (LOIRE)

e 3 septembre 1939 le poète André Breton est mobilisé, où es-tu ce jour-là ? As-tu mis ta chemise en coton un béret, une pèlerine, un peu de flanelle un pantalon de golfe, des bretelles une casquette et la raie au milieu de tes cheveux déjà gominés ? Pas encore la révolution disons une mobilisation devant ta maison, ta rue, ton pays. Trop jeune pas assez vieux… dans la guerre de tes 16 ans, une mise au vert forcée loin des tiens là-bas au coeur d’une France de 1940 très retirée et même occupée. Deux ans à la campagne pour t’éloigner de quoi pourquoi pour qui pour si peu, « envoyé chez les paysans » ai-je entendu quelquefois. Qu’as-tu perdu de toi dans cette affaire, la faim, le froid, plus que ta jeunesse ? De mon enquête, rien ne filtre ni des tiens ni d’ailleurs… – n’en ressort qu’un personnage très étranger, un peu en sursis pour un jeune homme de 21 ans en 1946 avec l’existentialisme en humanisme, la fin d’un conflit et une nouvelle manière d’être au monde. De tes dix doigts désormais que faire ?

on chemin ton destin ta « strada » de Petit Poucet rêveur, cette route ses cailloux (mais pas Rimbaud pour un sou) tu l’imagines quelquefois jusqu’à te voir à 25 ans en représentant de commerce sur la Nationale 7. Du Michelin matin à la main dans le texte et frisson d’automne toutes les saisons, un peu de récit de vie à la Kerouac la piste et les kilomètres, un apprenti voyageur ne tenant pas en place. Entre tes pognes que des bagnoles, des bahuts Citroën Peugeot toujours plus qu’il n’en faut, « jamais comptées ». Au bout, Strasbourg La Sologne Dunkerque le Perche en dodoche 4 L camionnettes vers Saint Nazaire avant l’hiver, tout un département avec un plein à Montélimar Montbéliard, les Pays de la Loire, une traversée des congés payés en sous le soleil le cagnard, étranger en ton propre été. Une aventure à deux et toi entre ciel et terre, définitivement en marche vers un horizon et sa lumière… — un peu « road movie easy rider » sans en avoir l’air, histoire de découvrir la mer.

e sera Royan sa plage et ses mouettes de 1950, le printemps de ton débarquement. Envoyé par ton patron, là-bas presque par hasard. Un goût d’atlantique et de rêve américain au bord des lèvres, un coup de foudre pour la Charente cette attirance, un « autre-côté d’en face… » ? Pêle-mêle les plages de la libération avec les lourds blockauss ensablés et en imagination New York les gratte-ciels, les GI, Kennedy un récit à la Maison Blanche et quelques dollars un millier de ricains, une idée de modernité. Ici l’océan au bord d’Oléron avant le pont, l’ île de Ré, le pays de Saint Palais la côte sauvage… — ton lâcher les armes le large et les bagages, un point d’ancrage en secret. Ton univers dans l’après-Libération si indécis. La guerre froide entre l’URSS et l’Oncle Sam, René Clair sa beauté du diable, Marguerite Duras un barrage un Pacifique, la construction européenne de Robert Shuman, la victoire de l’Uruguay en finale de Coupe du monde de football. Sans doute fais-tu plus « homme » maintenant… — le regard, la moustache, le costume de flanelle, les cheveux gominés, jeune mâle sûr de lui prêt pour de nouveaux voyages.

e sera Lyon direction Saint-Chamond. Un train un soir d’automne une Micheline rouge et jaune, une locomotive encore au charbon. Sur la banquette d’en face, une jeune femme l’air sérieux, un front dégagé, les cheveux en arrière un peu remontant tel un cliché de l’après-guerre, te voilà déjà dans la conversation. Elle travaille à Lyon mais habite encore chez sa mère (à La Valette plus précisément… une bourgeoisie provinciale), catholique pratiquante c’est si important, la lecture et les promenades dans la campagne souvent.

 

SAINT-CHAMOND, ANNEES 50

 

omme tout le monde la guerre mais pour elle la mort brutale de son père en septembre 39, une entreprise sur les bras, « Tranchant Coron vins en gros et spiritueux », avec l’Occupation une manière d’abnégation. Puis l’Angleterre, un an jeune fille au pair et aujourd’hui secrétaire de direction chez Gillet à Lyon, une bonne maison. Tu l’écoutes et découvres en toi non la séduction mais l’art de savoir en imposer et plastronner. Que lui dis-tu exactement, rien ne filtre … — lui fais-tu croire que ton père Jean Coffy est ingénieur ? Insistes-tu sur ta mère, cousine germaine de la femme de celui qui deviendra le Président Pinay ? Comment lui parles-tu de l’entreprise familiale Coffy tissage et passementerie, du travail pour toute la vallée les ouvriers, les domestiques, une époque à la Zola ? Encore quelques aller-retours (vos horaires concordent) et des fiançailles officialisées six mois plus tard. Deux familles, un couple, la fille Tranchant le fils Coffy… — les spiritueux avec les machines à tisser, le compte est bon. Deux patrimoines, des terres, des biens… une position sociale. La conscience non de réussir mais d’être arrivé à quelque chose. Un tour de passe-passe avec le réel, une histoire à tromper les destins. Un statut par cette femme bientôt épouse et future mère, une conduite une manière de te racheter de quoi tu ne sais pas, peu importe la signature le mariage et son contrat.

                                             

Printemps 1951, une photo (prise par qui ?) sur la terrasse de La Valette, Yvonne et Pierre bras dessus bras dessous, deux personnages en futurs épousés. A l’arrière-plan, le cerisier déjà en fleurs, l’air sent bon la nouvelle saison. Tu portes beau un air de petite gouape menaçante et triomphante tout droit sortie d’un film d’Audiard et Gabin. De l’argent en as-tu oui mais on ne sait pas trop comment. A peine 26 ans un peu de commerce à droite à gauche mais pas de carrière prévue. Naufragé involontaire sur cette terre presque à ton insu, et rien de concret rien de stable, aucune position, tes frères et sœurs très discrets sur le sujet. A ta future femme, lui as-tu raconté l’envers du décor ? De ton père, ses cris ses gueulantes tous les soirs devant son épouse et ses six enfants, la terreur des heures de l’après-bistrot ? As-tu osé lui dire que tu avais peur de lui ? Ton père, mon grand-père…– je mettrai du temps à l’appeler ainsi, un désespéré assoiffé d’enfer derrière les persiennes et les volets clos d’une bourgeoisie catholique à peine revenue de la messe. C’est par Françoise, ta deuxième sœur, que j’obtiendrai des renseignements, en particulier sur ton passé récent le service militaire et tout ce qui se murmure dans ton dos. Pourtant la photo et le printemps l’emportent… sous mes yeux un jeune couple face à l’avenir et la vie dans la France des «trente glorieuses ». Un mariage, vous allez être heureux cela ne fait aucun doute.

.

20 septembre 1951, histoire d’une noce. De ce « grand jour » en noir et blanc (la couleur, attendre encore vingt ans…), ne reste que la photo officielle que je retrouverai par hasard tout en haut d’une bibliothèque, posée à l’envers et à l’abri des regards, un après-midi de l’été 67 dans la maison de La Valette et qui s’égarera ensuite dans un déménagement. Yvonne et Pierre un faire-part, heureux de vous… de quoi en fait ? Simplement là, chez un photographe un vague décor de tulles et de dentelles. L’œil noir, la raie parfaite, un costume presque luisant, tu sembles toiser la terre entière, l’instant suprême… L’éternité d’une journée volontairement oubliée par tous les deux et le monde entier. Rien sur la cérémonie, l’église, le repas, la soirée, dans les albums de famille pas une trace. Aucun renseignement. Des dizaines d’autres vieilles photos fouillées remuées par mes soins tout un été, dans les cartons, des faire-part d’invitations, la tante Adèle, le cousin Raymond, la grande tante Germaine mais silence sur Yvonne et Pierre.

FREDERIC CHOPIN (1810-1844)

e t’imagine ensuite jeune marié de 26 ans dans un petit appartement du 6em arrondissement de Lyon, celui des riches et des bourgeois, tu y tiens…, au 17 de la rue Masséna. Deux pièces obtenues par l’une de tes cousines. Un peu à l’étroit sans doute, paradoxalement contrarié encombré par ton nouveau statut, tes nouvelles habitudes et celles d’assumer les apparences… Envie d’être là mais pas complètement enfin pas comme çà. Sans doute es-tu arrivé à tes fins, avoir l’air normal de l’homme installé, mais pourquoi toujours ce regard effrayé, une menace dans les yeux ? Combien de temps Yvonne met-elle à découvrir ton secret de Polichinelle ? Le poison de tes 16 ans à la campagne, cette retraite forcée pendant la guerre… — du vin rouge parfois du blanc ou des apéritifs forts. Pas deux ou trois verres mais des litres et au fil des heures un œil vif puis glauque, les mouvements saccadés, la bouche écumeuse, la transformation de ton personnage. L’enfer de Pierrot le fou, tes proches se taisent pour masquer leur peur. Tu ne bois pas, tu engloutis. On joue l’Assommoir version bourgeoise au 17 de la rue Masséna. « Le vin mauvais, ton père a toujours eu le vin mauvais… » m’avouera plus tard Yvonne. A s’y bruler les ailes, le couple et tout le reste, même si elle fût prévenue par sa belle-sœur deux mois avant le mariage… Comment réagit-elle à tes malversations, histoires d’argent et embrouilles bizarres ? 

Custom Gallery: images not found

                              PIERRE COFFY ET YVONNE TRANCHANT (PRINTEMPS 1951)

                                  PIERRE COFFY ET SA FILLE BRIGITTE (SEPTEMBRE 1952)

 

La peur, la   soumission, la religion, le qu’en dira-t-on lui font avaler l’inacceptable même si des comptes, tu auras à en rendre à ta belle-mère mais plus tard. En attendant te voilà futur papa pour 9 mois, c’est tout neuf tout frais ta femme vient de te l’appre ndre ce soir. Heureux ? Disons, satisfait de toi en tant que reproducteur.

’ image de l’homme marié père de famille fait son chemin. Idéal pour la photo quelques mois plus tard, en septembre 1952, dans le séjour de La Valette avec dans tes bras une petite Brigitte. Tu as coupé ta moustache, te faisant perdre dans ce complet beige pâle à rayures ton côté mauvais garçon du cinéma italien. La même année Jean-Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud créent L’Express, René Coty est élu Président de la république et Jacques Tati sort « Les vacances de Monsieur Hulot ». De l’actualité tu sembles ne retenir que la politique ou celle concernant ton cousin Antoine Pinay.

 

Custom Gallery: images not found

                                         .

ANTOINE PINAY DANS SA MAISON DE SAINT-CHAMOND (LE FIGARO ET PARIS MATCH 1986

 

e voici Président du Conseil prêt à lancer son fameux « emprunt » mais toujours maire de Saint-Chamond, député puis plus tard ministre des Affaires étrangères. Tu restes relativement discret sur ta relation avec « l’homme au chapeau ». Au mieux, dans certaines situations, semble-t-il délicates, te contentes-tu d’un sentencieux «va falloir faire intervenir Pinay » et le dimanche après-midi tu passes parfois faire un tour à la «propriété Pinay »… mais rien de plus. A-t-il joué un rôle pour étouffer tes coups tordus ? Ta mère, sa cousine par alliance, ne dit rien. Quand à ta femme, elle devient très proche de sa fille, Odette Pinay, jusqu’à en faire sa meilleure amie. Politiquement tes pensées te mènent vers l’extrême droite mais sans l’avouer clairement. Plus tard, dans ton antigaullisme exacerbé, te voilà proche de l’OAS (en pèlerinage  même devant la prison de Tulle, celle des « putschistes d’Alger » les généraux de 1962, Salan, Zeller, Jouhaud…). Tu iras jusqu’à voter Tixier Vignancourt.

Custom Gallery: images not found

PIERRE COFFY AVEC SES FRERES, NAISSANCE DE BRIGITTE (SEPT 1952) ANTOINE PINAY 

 

rivé et publique, noir et blanc… deux versants, une double personnalité. En quelques minutes, d’alcoolique caractériel prêt à tuer, « j’ai toujours fait attention aux couteaux » raconte Yvonne, te voilà enfant voulant se faire pardonner, oublier, cajoler. Emouvant de brutalité et de tendresse maladroite, tu émeus, désarçonnes et inquiètes. Les

cafés, les manières de cacher tes litres de vin n’ont plus de secret pour toi, ni pour les autres, personne n’est dupe mais fait comme si…, des semaines entières à disparaître à travers la France avant de revenir accablé ou euphorique. Yvonne guette ton pas les vendredis soirs dans l’escalier de la rue Masséna. Ta façon d’ouvrir la porte, tes premiers mots : le climat du week-end en dépend. Il n’y a qu’à Saint-Chamond où tu ne fais pas la loi. Un petit garçon filant doux devant une belle-mère crainte exagérément, elle te le rend bien en te méprisant courtoisement. A multiples reprises, et sur les demandes éplorées de ta femme, elle comble financièrement dettes et combinaisons douteuses t’évitant le pire, sans doute la prison. De ces longs week-ends, seulement la messe du matin à la cathédrale où tu te rends toujours seul, puis en milieu d’après-midi, tes visites à Saint Julien, interdisant à ta femme puis plus tard à tes enfants de t’y rejoindre sauf le 1er janvier…(j’enquêterai des années sur cette bizarrerie).

ue se passe-t-il début 1956 pour qu’Yvonne tombe une nouvelle fois enceinte ? Elle partage tes frasques depuis quatre ans, semblant te connaître par coeur et pourtant… un accident ? De cette grossesse difficile et d’un accouchement compliqué, n’a-t-elle pas déjà 36 ans…, ne restent que tes incessants allers-retours entre Lyon et Bordeaux (où, rêvant de t’y installer, tu monteras une machination immobilière et financière invraissemblable…– Courteline et les pieds nickelés réunis). Face à cette nouvelle paternité, aucune réaction de ta part. Ne filtre que le départ momentané de ta femme se réfugiant quelques mois à Saint-Chamond chez sa mère, pour s’y reposer. Et de cette période une photo, identique à celle de 1952 pour Brigitte, même lieu, même costume…, avec dans tes bras cette fois-ci un petit Didier endormi.

ne fille un garçon, le coup du Roi et désormais une vie à quatre dans l’appartement de la rue Masséna. Yvonne apprend à surveiller le courrier, se méfier des factures et craindre les télégrammes réclamant remboursements de dettes (lesquelles exactement.. tu ne joues pourtant pas ?) — plus tard je découvrirai ce que veut dire l’expression « escroquerie à la cavalerie ». Rien n’y fait, tes agissements n’arrivent pas à lui ouvrir les yeux ou n’en a-t-elle tout simplement pas envie ? A peine est-elle-tentée de demander timidement le divorce sur les conseils de l’une de ses belles-sœurs, qui lui trouve même un avocat, pour mieux s’y refuser finalement au dernier moment. Tu esquives la réalité, échappes, bifurques, promets, mens et ne tiens pas parole… — te voilà tour à tour vendeur de chocolat Poulain puis de confiture Lanzbourg ou de raviolis Buitoni. Une instabilité sourde et muette qu’i ne faut pas découvrir, un simple « Pierre est en déplacement pour affaires » suffit à amadouer tout le monde mais là encore personne n’est dupe. Où es-tu exactement ? Il court il court le furet… à peine ici déjà ailleurs. Ne reste d’Yvonne bourgeoise silencieuse du 6em arrondissement que l’image d’une épouse fidèle faisant bonne figure aux fêtes de famille et à la messe du dimanche, complice bon gré mal gré d’un piège se refermant doucement sur elle. Sans doute n’imagine-t-elle pas que les voisins ont remarqué tes crises de folie mais sans le montrer (Lyon, la belle silencieuse emmurée…) devant ta petite fille sidérée face à tes décisions absurdes, comme celle de refuser qu’elle face ses devoirs devant toi.

 

  BRIGITTE ET DIDIER A FOURVIERE, MAI 1962

 

u contrôles tout mais décides de rien dans ta politique de la terre brûlée, Attila à la petite semaine… Une chose t’échappe pourtant, et tu ne le sauras jamais, ton fils encore endormi dans son petit lit rose et qui deviendra, bien malgré lui, en quelque sorte spécialiste de ton personnage rocambolesque, détestable et fascinant, touchant et quelque part émouvant. Une façon de te mettre exactement à ta place, au sens noble du terme : te cerner, te situer, te comprendre enfin… colosse au pied d’argile, forteresse vide, souffrance paradoxale et muette à l’état pur.

n 1958 on découvre le livre d’Henri Alleg, « La question » consacré à la torture en Algérie, le premier grand succès de Léo Ferré sur la scène de Bobino, on apprend la naissance de celui qui deviendra Mikael Jackson et on constate le retour au pouvoir le 21 décembre de Charles de Gaulle qui nomme Ministre des Finances ton cousin Pinay, celui-ci va rentrer définitivement dans l’Histoire avec son deuxième emprunt. La France aborde de plein pied le boom de la reconstruction d’après-guerre et la modernisation du pays. On parle de « Plan », de nouvelles politiques d’aménagement du territoire, d.e développement autoroutier, de grands ensembles. A l’aube de ces années 60, à peine as-tu le temps de te réjouir le 22 août 1962 de la tentative d’assassinat de ce même Général de Gaulle au Petit-Clamart par tes amis de l’OAS (tu ne le sais pas encore mais son instigateur, le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien-Thiry fusillé ensuite par De Gaulle, deviendra à titre posthume, quelques années plus tard, le beau-frère d’un cousin de ta femme quand celui-ci épousera à Baccara, Bernadette Bastien-Thiry, sœur de ce même Jean-Marie Bastien-Thiry…). Tu as acheté une 4CV blanche et aimes faire un tour le dimanche après-midi, cigarette au bec. Le pays tourne définitivement la page de l’après-guerre, quelque chose se transforme dans l’air du temps… 

.

u cinéma, voici la Nouvelle Vague. Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette s’installent dans le paysage, Fellini tourne « La dolce vita » et Visconti « Le guépard ». Un besoin de liberté, d’émancipation et de contestation s’empare de la société même si le pouvoir gaulliste feint de ne rien voir (ni les familles d’ailleurs…). A la radio sur Europe 1, une nouvelle musique, on parle de rock and roll et des yéyés avec les débuts de l’émission « Salut les copains » que ton fils écoutera plus tard…– transistors et premiers Teppaz s’étalent dans l’herbe des jardins : sait-on que Claude François, Sheila, Johny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy ou Eddy Mitchell vont rentrer dans le siècle ? Bientôt les jupes raccourcissent et les cheveux s’allongent. As-tu remarqué aux Etats Unis les manifestations contre la guerre du Vietnam, les mouvements pacifistes et la lutte des noirs ? Le pasteur Martin Luther King, Joan Baez et Bob Dylan « have a dream », parcourent les routes, les meetings et les festivals. Les mots beatniks et  hippies font partie du vocabulaire. Tu n’es pas à Lyon ce soir de novembre 1964, quand le président Kennedy est assassiné à Dallas.                                                                                                                                                                           

on anticommunisme costume cravate commence à cultiver une image de la France « d’avant » dans laquelle tu aimes à t’enfermer, par conviction ou pour l’apparence facile de son sérieux, une vraie personnalité à bon marché auprès des tiens… Tu fais « Monsieur dans les affaires » mais lesquelles exactement ? C’est dans cette ambiance que tu perds, à peu de temps d’intervalle, ton frère Bernard (un suicide toujours inexpliqué) puis ta mère, brutalement aussi, une crise cardiaque. Félicie Fournel ma grand-mère, celle dont je ne garde qu’un vague souvenir dans le couloir de Saint Julien, retrouvée écroulée un matin dans une rue de Saint Julien en Jarez, un terrible choc pour toi. Dans tes rêves et tes cauchemars nocturnes, difficile de démêler…, tu te mets désormais à l’appeler à tue-tête « petite maman chérie ». Ta femme et tes enfants en sourient même si ton fils perçoit confusément l’immensité d’une déchirure profonde mais sans en comprendre pour l’instant le sens. Un dimanche d’hiver, après un appel lancé par le curé de l’Eglise Saint Joseph de la rue Masséna, tu te proposes pour un peu de bénévolat au cinéma paroissial… — sans le savoir, tu viens d’affirmer quelque chose d’essentiel que tu retrouveras vingt-ans plus tard, à la retraite.

n. 1967, à la surprise générale, Yvonne envisage un déménagement. Les enfants grandissent et la vie devient très difficile dans cet appartement étroit, 4em étage sans ascenseur. Tu ne t’y opposes pas « à condition que cela reste dans le 6em arrondissement… ». La voilà s’activant sans illusion car au fond quitter ce 17 de la rue Masséna, n’est-ce pas une manière de recommencer ailleurs au coin de la rue un autre enfer ? Tu n’en as que faire, plus scandalisé par la Loi Neuwirth qui vient d’être votée à l’Assemblée Nationale, autorisant la vente de la pilule contraceptive… (après le droit de vote, celui de posséder un chéquier et de pouvoir travailler librement sans demander le consentement du mari voici l’émancipation des mœurs, un début d’égalité homme/femme). Te tracasse aussi la guerre des six jours qui éclate du 6 au 10 juin entre Israël et une coalition arabe, prémisse de l’instabilité politique de cette région dans les décennies à venir. Tu suis tout çà attentivement au journal télévisé de 20h car comme beaucoup de français, tu viens d’acheter un gros poste en noir et blanc avec une seule chaîne. Tu prends l’habitude d’être à Paris la semaine entière après une nuit en train couchette au départ de Perrache le dimanche soir, en n’oubliant pas d’acheter le journal d’extrême droite « Minute ». Ta femme et tes enfants t’accompagnent quelquefois jusqu’à la gare, silencieux mais conscients d’avoir quelques jours devant eux pour respirer.

 

FRANCOIS COUPERIN (1668-1733)

n ce début de printemps 68 tout va presque bien. Voilà pourquoi tu ne prêtes guère attention à l’épisode des « insurgés du 22 mars » à la Faculté de Nanterre où un certain Daniel Cohn-Bendit et ses amis passent en conseil de discipline. On s’agite dans certaines universités mais rien à craindre, De Gaulle règne en maître sur le pays et la croissance n’a jamais été aussi forte. Tu prépares avec fierté les prochaines vacances, emmener comme chaque été ta femme et tes enfants à Royan. Depuis février, tu as changé deux fois d’emploi en étant persuadé d’avoir fait une bonne opération, « je vais passer cadre », affirmes-tu à haute voix… personne n’y croit. Yvonne t’a enfin déniché ta nouvelle résidence dans le 6em arrondissement… cours Franklin Roosevelt, au 51. Immeuble cossu, plafond en caisson style Renaissance, banquiers et fourreurs ou chocolaterie de luxe dans l’avenue… déménagement prévu pour début juillet. Une vraie revanche sur le destin, ta vie est un roman penses-tu.

ai casse l’ambiance. Traumatisant même, pour toi et tes amis. Un regard effaré sur les pavés, les voitures brûlées, les barricades de la rue Gay Lussac et la montée en puissance des grèves. Le diable en personne (le communisme, les syndicats et quelque part De Gaulle qui l’a bien cherché…) semble faire irruption dans ton existence. Une résurrection de la Commune et du Front Populaire réunis, une image d’Epinal en caricature. Il est interdit d’interdire… qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Qui sont-ils tous ces petits cons chevelus ? Tu passes des heures le soir à écouter Radio Luxembourg, les échauffourés boulevard Saint Germain, sous les pavés la plage…. Les étudiants et la Sorbonne occupée, quelque chose échappe à ta compréhension, une peur et une angoisse face à toute cette « chianlit », et le risque de se voir dépouillé par les gauchistes, « Les riches saignés à blanc ! », crois-tu. Courant juin le calme revient puis la reprise du travail à Billancourt, l’essence dans les voitures et les accords de Grenelle mais tu en as conscience, rien ne sera plus comme avant. Prochaine épreuve, dans 13 ans presque jour pour jour : le 10 mai 1981. C’est durant cet été que s’achève en Tchécoslovaquie le « Printemps de Prague » (de la part de ses dirigeants une volonté de démocratiser le pays, un « socialisme à visage humain »…). Craignant la contagion aux autres pays de l’Est, Moscou ordonne l’invasion du pays par les troupes russes du Pacte de Varsovie. 

n attendant, au 51 cours Franklin Roosevelt c’est toi qui invites…– frères et sœurs, cousins, amis, tout le monde défile le dimanche. Te voilà chef de cérémonie autour de la table. Nappe fine et vaisselle étincelante, le bonheur et l’aisance semblent respirer ici. Ton discours change aussi. Tu disais « habiter dans le 6em arrondissement », désormais tu « résides aux Brotteaux », tes enfants ne vont pas à l’école, ils « fréquentent le privé » (cours Immaculé Conception pour l’une, Externat de la Trinité chez les jésuites pour l’autre), tu ne connais pas « des gens » dans le quartier mais tu as «des relations »… Ta messe préférée, 10h à l’Eglise de la Rédemption et comme d’habitude jamais avec ta femme ni tes enfants. Tu achètes les petits gâteaux à la pâtisserie et le chocolat chez Bernachon. Tu portes beau le costume trois pièces et la cravate assortie. Et tous les dimanche après-midi tu écoutes ton concert à la radio, une manière de te consoler de la vie avec Beethoven, Tchaïkovski, Mozart tes compositeurs préférés. En privé, une autre musique…

 

COURS FRANKLIN ROOSEVELT, LYON 6em

vonne s’oblige à acheter les « litrons-de-ton-père» (elle me le chuchote souvent). Je lui propose, résurgence de 68 encore tout proche…, de faire grève, en clair de divorcer, de foutre en l’air tout çà et lui suggère même une très mauvaise idée, rajouter de l’eau à ton breuvage alcoolisé… la supercherie sera vite démasquée et tout se terminera en hurlements. Côté tabac, tu arrêtes temporairement les Gauloises au mois de juillet 1969, un peu après la démission de De Gaulle et son référendum raté sur la décentralisation et quelques jours avant les premiers pas de l’homme sur la Lune. Semblant avoir pris tes distances avec les idées de l’OAS, tu te rapproches politiquement du centre droit en votant Alain Poher à la présidentielle, Pompidou t’insupporte. Est-ce cette contrariété qui t’amène justement à reprendre quelques mois plus tard la cigarette sous le manteau comme un collégien, grand garçon de 44 ans (!) ? Je découvre la supercherie à Saint-Chamond et en informe ta femme qui te dénonce. Curieusement penaud, te voilà arrêtant définitivement. Physiquement, tu te mets à ressembler à Chaban-Delmas, presque troublant, en particulier sur les photos, certains te le font remarquer. Tu décides de porter des lunettes en écaille, sans être ni myope ni presbyte, avec une montre carrée au poignet, « Tu trouves que je fais cadre comme çà ? » demandes-tu à ta femme…

es années 70 marquent le début de la fin des « trente glorieuses ». A peine s’en aperçoit-on lorsque les Beattles se séparent le 10 avril 1970 ou quand le Général de Gaulle décède brusquement devant ses cartes à jouer au soir du 9 novembre de la même année dans sa propriété de Colombey-les-deux Eglises, tu n’es pas loin de sortir le champagne… Trois ans de plus et le premier choc pétrolier bouleverse la vie économique. Hausse générale des prix, les entreprises souffrent, bientôt des conséquences sur le marché du travail et l’emploi. Ainsi les vagues de licenciement, les discussions sans fin sur ce qui ne va pas, le mot chômage rentre dans toutes les conversations. Commencent également à apparaître les questions environnementales, du rôle du pétrole sur le climat et plus globalement du mode de vie des sociétés occidentales. On parle de crise au pays du plein emploi, de société qui change, d’un temps plus comme avant, l’ affaire Lip et son projet d’autogestion te met hors de toi… Bizarrement, ton instabilité professionnelle ne souffre pas de cette nouvelle situation. A peine licencié ici, continues-tu à retrouver du travail ailleurs. Ta femme décide de reprendre une activité, tu le lui avais interdit en l’épousant en 1951, l’obligeant même à quitter son emploi de secrétaire de direction chez Gilet. Les temps ont changé entre les hommes et les femmes et tu ressens cela comme une humiliation, une atteinte à ta virilité. « Que vont penser les voisins ? Je ne suis donc pas capable de te faire vivre toi et tes gosses » (sous alcool tu n’as plus d’« enfants » mais des « gosses » et encore pas complètement les tiens…– grâce à toi je commence à m’intéresser de près à l’importance des mots, à l’étymologie, à leur signification symbolique et psychanalytique). Yvonne reste ferme et trouve un mi-temps à Lyon, quartier des Cordeliers, une agence spécialisée dans les voyages linguistiques. Aujourd’hui encore, en passant dans ce secteur, me revient ta jalousie, son « bureau » là-haut au 6em étage te faisant bouillir de rage, ultime symbole à tes yeux de la puissance et du pouvoir, de la nouvelle « victoire » de la femme sur l’homme.

  l’été 73 (exactement le 13 juillet, une époque où je tiens un carnet pour noter tes humeurs et tes changements de rythme…), coup de théâtre : tes malversations éclatent au grand jour. Te voilà remercié pour avoir falsifié tes comptes, notes de frais et autres consommations… Du jour au lendemain, convoqué à Paris au siège de la boîte et mis à la porte dans la foulée. Humilié, tu n’hésites pas à accuser Yvonne de complicité, ce qui n’est pas complètement faux. Depuis plus d’un an, je vous espionne tous les deux le dimanche soir lors de ces fameuses séances de « notes de frais ». Ma découverte, décapante et salutaire, m’ouvre les yeux : je prends conscience d’avoir un père ayant une relation très particulière avec l’argent et une mère paradoxalement complice…– et de ce constat, une évidence. Désormais l’obligation de te comprendre en décomposant très précisément les mécanismes de ta personnalité. Tu deviens en quelque sorte mon « patient » faisant d’une pesanteur existentielle, un moyen d’améliorer mes connaissances en matière de psychologie. Je me mets à lire Claude Lévy-Srauss, Jacques Derrida et Mircea Elliade.

n apparence l’honneur est sauf, le grand groupe alimentaire qui t’a mis à la porte renonce aux poursuites judiciaires. Tu retrouves sans trop de difficultés un autre emploi mais en y perdant salaire et niveau de compétence. Ta dernière partie de carrière ne s’en remettra jamais complètement. Le prix à payer… de terribles soirées au 51 cours Franklin Roosevelt. Une nuit de novembre vers une heure du matin, alerté par le bruit, je te découvrirai en train d’empêcher ta femme de sauter par la fenêtre de la cuisine. Combien de litres avais-tu bu ce soir-là ? Voulait-elle se suicider ou faisait-elle semblant pour te faire peur (interrogée de nombreuses années plus tard, très gênée, elle toujours éludée ma question). Yvonne pleure dans son coin et tes enfants, adolescents maintenant, observent et comprennent en silence. Nous vivons avec l’insupportable… en public ton personnage de bourgeois du 6em arrondissement donne toujours le change. Qui pourrait imaginer l’enfer de nos soirées en te voyant grand seigneur, affable et plaisant devant tout le monde, le dimanche matin à la sortie de la messe ?

près la mort de Pompidou en avril 74, tu t’amouraches de Valéry Giscard d’Estaing. Une sorte de mimétisme aristocrate de bourgeois un peu hautain. Sa victoire contre Mitterrand à la présidentielle te fait chavirer de bonheur, tu en viens même à imiter ses gestes, ses intonations, on en sourit… Pendant ce temps, ta belle-mère Claudia Thévenet tombe sérieusement malade deux jours avant Noël. A 88 ans, la voilà alitée trois mois, avec Yvonne à son chevet. Elle décède le 24 mars 1975 au petit matin alors que Nino Ferrer chante « Le sud » à la radio et que Bernard Pivot vient de lancer l’émission littéraire « Apostrophes » sur Antenne 2. Tu ne la regrettes pas (surtout avec l’argent que tu lui dois…). La succession n’apporte pas de grandes surprises, elle a déjà légué de son vivant à ta femme un de ses terrains à Saint Laurent d’Agny pour que celle-ci puisse enfin faire construire.

LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)

i cette disparition sonne la fin d’une époque, elle ouvre une nouvelle ère. Un déménagement dans une maison récemment bâtie, un changement d’habitudes, autant de choses qui ne te conviennent pas. A 50 ans, quitter Lyon, le 6em arrondissement, « ton » 6em… pour « aller chez les ploucs  dans un trou perdu» répètes-tu les soirs d’ivresse (ta détestation du monde paysan, conséquence de ton « séjour à la campagne » pendant la guerre ?). Pourtant te voilà propriétaire, enfin pas complètement, une autre manière de rentrer en conflit avec ta femme… « Je suis chez toi, sur ton terrain qui n’est pas à moi » clames-tu, ce qui, juridiquement est vrai. Mais effet de ton goût immodéré pour le double langage, aux yeux des autres tu t’affirmes propriétaire terrien, avec un plaisir non dissimulé pour faire visiter ton « domaine » ou ta « propriété à deux pas de Lyon». Après mille querelles et tergiversations, le 4 juillet 1975 te voici installé à Saint Laurent d’Agny, le début du pire à venir ou du plus cocasse, c’est selon…

 

SAINT LAURENT D’AGNY

 

a vie au « Gorgy » n’est que la transposition de celle du cours Franklin Roosevelt. Ta manière de planquer tes bouteilles… un petit parcours dans le jardin, ton chez toi rien qu’à toi : la cabane près du poulailler, une cache pas loin du puit, le coffre de ta voiture et surtout la cave où tu règnes en maître. Je te vois ressortant titubant certains soirs, l’œil allumé. En octobre 1978 ta fille Brigitte épouse un « fils de paysan », Jean R., enfant d’une famille d’agriculteurs du pays. Et comme toujours, deux versions : un « fils de plouc » aimes-tu à dire en privé, ou « ma fille se marie avec un ingénieur » précises-tu en public avec gourmandise… Quinze jours auparavant, tu as perdu ton père, Jean Coffy. Paralysé depuis de nombreuses années suite à une attaque cardiaque, tu allais le voir régulièrement à l’hôpital puis dans un établissement spécialisé, sans rien en dire pour autant. Nous ne saurons jamais ce que tu pensais vraiment de lui.

l te reste Giscard une nouvelle fois dont tu ne finis pas de louer l’élégance, le charme et la compétence. A peine te sens-tu un peu trahi lorsqu’il fait passer la loi Veil sur l’Interruption Volontaire de Grossesse. « Encore un avantage de plus pour ces salopes » grinces-tu dans ton fauteuil sans qu’Yvonne, tricot en main, ne pipe mot, se contentant de lever silencieusement les yeux au ciel et offrir cette nouvelle souffrance au Seigneur. Désormais tu voyages moins, uniquement des allers-retours entre le Rhône et la Loire, c’est à peine si tu souffres de la terrible canicule de l’été 76 (le gouvernement en profite pour inventer le premier « impôt sécheresse » de l’histoire). Toujours une santé de fer, « jamais malade » souligne ta femme presque par dépit, même si l’embonpoint menace avec obligation de devoir surveiller ton cholestérol. Ton goût et ta consommation quasi jouissive pour la charcuterie, que tu vas chaparder en douce dans le réfrigérateur, la viande rouge et le gras doivent être revus à la baisse, souligne le médecin. Tu n’en as que faire et continue à t’empiffrer. Je découvre ta dimension romanesque et gargantuesque, ton côté flamboyant, démesuré… je t’imagine au cinéma interprété par Gérard Depardieu avec Claude Chabrol à la réalisation (Isabelle Huppert, ma mère ?). Ta vie, une fête tragique. Je prends la mesure de ton personnage, objet d’étude méticuleuse, d’amusement et d’effroi. Le début d’une mise à distance pour me protéger et t’analyser froidement, ma manière à moi de traduire une immense tendresse sans concession… je sais qu’un jour j’écrirai sur toi.

n mars 1979ton fils se marie. Contre ton gré et ton désarroi, je ne comprendrai jamais pourquoi, tu te méfies de ma femme. Originaire de Saint-Etienne, elle ne fait pas partie de ton univers estimes-tu (une mise à distance pour mieux peaufiner ton image de bourgeois lyonnais, fier et d’un autre monde). La mine, la ville noire autrefois, les ouvriers, le populo, les syndicats, le parti communiste… autant de clichés. « Elle n’est pas de notre milieu » glisses-tu à ta femme certains soirs, croyant ne pas être entendu (les murs ont des oreilles…). D’un désaccord, un avantage : tu profites de mon départ de la maison pour faire lit à part avec ta femme, t’installer dans ma chambre et l’aménager en bureau. Au fond cela ne change rien à ta vie affective et sexuelle (quels sens donnes-tu à ces mots ?), sur laquelle je commence à me pencher sérieusement, au point de constituer un dossier. Preuves et certitudes à l’appui, tu n’as plus eu de relations intimes avec Yvonne depuis ma conception en 1956.

lle n’en a que faire. L’organisation de séjours linguistiques pour étudiants en Angleterre ou en Allemagne, dans son bureau des Cordeliers, la passionne. Elle s’arrête souvent certains soirs dans l’appartement que nous partageons Annie et moi, rue Boileau dans le 7em arrondissement de Lyon. Elle m’y confie ses terreurs, sa souffrance et son impuissance. Des heures à lui démontrer point par point la nécessité de divorcer, sans doute n’en a-t-elle jamais été aussi proche… mais au final, échec de toutes mes tentatives

e 10 mai 81, à 20 heures, sonne le glas de tes ultimes illusions politiques. François Mitterrand devient Président de la République avec des ministres communistes au gouvernement, quelques semaines plus tard aux législatives, une gauche majoritaire prend le pouvoir à l’Assemblée. Le monde s’écroule. Tu vas jusqu’à refuser de regarder le journal télévisé (« la télé de Mitterrand »…), certains de tes frères et sœurs cachent leur argent en Suisse. L’œil de Moscou n’est pas loin, pense-t-on avec sérieux… C’est à peine si la naissance de ta petite-fille, en septembre de la même année te redonne le sourire : grand-père pour la première fois.

ans le savoir, tu vis tes dernières années d’activités professionnelles. Tes supérieurs se montrent de plus en plus exigeants, ton âge et l’époque voulant cela. Un début de lassitude te met facilement en difficultés, « plus dans le coup » t’arrive-t-il de soupirer. Signe des temps et cerise sur le gâteau, tu es désormais dirigé dans ton travail… par une femme ! Autant de raisons à tes yeux pour se venger sur celle que tu as à la maison. Les tensions s’accumulent et la bouteille plus que quotidienne… impossible pour moi de convaincre Yvonne de « faire quelque chose ». Un sentiment de solitude et d’impuissance absolue m’envahit, nous sommes tous prisonniers d’une omerta dont tu es la première victime. Je découvre avec effarement des traces de coups de couteau sur la table de la cuisine, Yvonne minimise comme d’habitude et s’excuse par un « l’autre soir ton père était énervé… ». Comment lui faire prendre conscience que nous sommes en danger ? Cet homme si bon, si doux et si généreux par « temps calme » bascule, sous alcool, dans une furie capable de tuer tout le monde. Je passe mon temps à te surveiller lors de la préparation des repas, la crainte que tu nous empoisonnes me hante, j’ai même acquis une certaine expérience en la matière, la manière de déceler la moindre anomalie dans ton comportement. Tu fonctionnes par crises de dix jours toujours très alcoolisées, telles des vagues dépressionnaires cycliques et cycloniques de type météorologique, débutant par deux ou trois journées sombres et silencieuses avant le gros temps, un déferlement de menaces et d’actes très dangereux précédant une décompression progressive débouchant sur des élans de gentillesses et de douceurs maladroites. Quelque chose que tu ne comprends pas toi-même et te dépasse, une bête furieuse et féroce nichée à l’intérieur de toi-même et se réveillant régulièrement…, je pense en ces instants là au « Horla » de Maupassant. Comment te venir en aide ? A la même époque, je te surprends dégonflant discrètement les pneus de la voiture de ta femme avant qu’elle ne descende en ville. Tu es dangereux, je me le répète, tu es dangereux… c’est une certitude mais personne ne veut l’entendre.

e 23 mars 1983 nous quittons Lyon pour nous installer à Paris, une décision avant tout professionnelle mais pas seulement. Que retenir sinon le départ, une journée particulière… impression étrange d’une fuite même si cela n’en est pas une, un sentiment de mise à distance, à tout prix quelques centaines de kilomètres entre toi et nous, une manière aussi de protéger notre fille. Nous partons le cœur serré, désespérés, mais certains de faire le moins mauvais choix.

PIOTR ILLITCH TCHAIKOVSKI (1840-1893)

 Paris, tu ne me manques pas mais je ne peux m’empêcher de penser à toi. Je me remémore des images, ta manière de faire le tour du jardin le soir venu, ta relation si forte avec la nature, les arbres en particulier, ton besoin de t’isoler souvent. Un miracle que tu puisses rentrer encore vivant de tes virées en voiture, titubant en sortant du garage. Je crains ta voix au téléphone, pourquoi appelles-tu systématiquement à la minute près tous les mardis matin à 9h40 exactement ? A travers les banalités échangées je repère ton angoisse, les mots que tu ne peux pas dire, la souffrance en silence. Au bout de quelques mois vous inaugurez, toi et ta femme, des voyages à Paris pour venir nous voir, tu t’y ennuies et passe le plus clair de ton temps dans les bistrots de la capitale. Yvonne n’en finit plus de se contracter et se torturer, l’angoisse à fleur de peau. Est-ce à cause de cette situation se dégradant, le vieillissement approchant, qu’elle tombe malade à la fin du printemps 1985 ? D’abord de sérieux problèmes intestinaux mettant à jour un début de cancer à opérer rapidement. Tout se passera bien mais l’épuisera longtemps. Durant son long séjour à l’hôpital puis en maison de repos, resté seul au Gorgy, tu boiras des soirées entières, plongeant ta fille dans des désespoirs insondables. Une éclaircie pourtant dans ce désastre, cette même année 85 te voit devenir grand-père pour la deuxième fois… à Paris, Annie met au monde un petit garçon.

état de grâce de la gauche au pouvoir se décompose peu à peu. Après la défaite aux législatives, le pays connaît sa première cohabitation avec Jacques Chirac à Matignon. Cela te laisse indifférent, tu n’aimes pas Chirac. Il se murmure que Mitterrand est gravement malade et ne finira peut-être pas son mandat, Jean-Marie Le Pen et le Front National font leurs premiers gros scores électoraux (j’irai jusqu’à te suspecter de voter discrètement pour lui…). Les »Guignols de l’info » de Canal Plus nés deux ans plus tôt n’en finissent pas de se déchaîner sur le sujet. Au cinéma Claude Berri produit « Manon des sources » et en littérature le printemps est particulièrement sombre : Simone de Beauvoir et Jean Genet décèdent à un jour d’intervalle l’un de l’autre en avril alors que le mois de juin voit la disparition de Jose Luis Borges. C’est dans ce contexte que tu décides de te mettre à la retraite, un coup de tête, « une lubie » me dit Yvonne. Vont suivre plusieurs mois douloureux et secrets à rechercher les attestations de tes anciens emplois, le calcul de tes points de retraite… un travail de fourmi, 42 entreprises recensées, que ta femme exécute sans sourciller. Elle imagine aussi le pire: « que vais-je faire de ton père toute la journée, tu te rends compte l’avoir tout le temps dans les pattes, il va être épouvantable… ». Elle ne sait pas qu’elle se trompe. A la surprise générale tu décides de te consacrer à la paroisse de Saint Laurent d’Agny et au Secours Catholique (échos de ton goût pour le bénévolat des années 60, le cinéma paroissial de l’Eglise Saint Joseph ?), j’ai toujours pensé que c’était là ta vraie vocation, des retrouvailles avec toi-même. Une décision, deux avantages : répondre à ton besoin d’aider les autres et celui de prendre un peu le large chaque semaine, sans doute aurais-tu pu dire toi aussi « que vais-je faire de ta mère, tout le temps dans les pattes… ».

Tes petits-enfants grandissent. En été, ils descendent de Paris. Nous faisons très attention à leur faire prendre un TGV arrivant à Perrache en fin de matinée pour être bien sûr que tu les remontes à jeun en voiture à Saint Laurent (tu ne bois jamais le matin, « c’est mauvais pour la santé » affirmes-tu sans rire…). La nouvelle génération apprend à te connaître…eux aussi observent et découvrent le comportement de leur grand-père. A chaque retour de vacances, j’écoute leur récit avec consternation et intérêt, tout élément d’information sur ton comportement m’aide à structurer un peu plus l’analyse de ton personnage.

e 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe à la stupéfaction du monde entier. Un pas de plus vers la réunification de la RFA et de la RDA annonçant la fin de l’URSS en décembre 1991 et dont certaines de ses républiques demanderont rapidement leur entrée dans l’Union européenne. Un bouleversement géopolitique pour toutes les générations comme la tienne ayant connu les conflits mondiaux puis la guerre froide et le « rideau de fer ». Un peu avant la fin de ces années si importantes, tu perds un autre de tes frères, Bruno, atteint d’un cancer. Comme pour ton père, tu ne montres aucun signe…

ésormais tu sembles apprécier ta vie de retraité et surtout tes activités bénévoles. Aux yeux de tout le monde, te voilà notable, un peu bienfaiteur…. Sans doute montres-tu là un visage insoupçonné, une sensibilité et un sens du service discret et fiable faisant l’unanimité dans le village. Deux fois par semaine tu descends à Lyon « faire tes heures de permanence » au Secours Catholique. D’une pierre deux coups, une manière de profiter pleinement de cette vie de presque célibataire en ville, fréquentant régulièrement les bons restaurants (ta femme retrouve souvent des notes oubliées dans tes poches…) tout en affirmant pourtant que tu as déjeuné à la cantine. Côté paroisse, tu t’affaires avec conviction. A la cure, on peut compter sur toi, la gestion de l’église est bien tenue, mille petites choses à préparer… on t’appelle le sacristain. Très sourcilleux, tu t’obliges le dimanche vers 15h30 à aller fermer les portes de l’église pour mieux te glisser dans la sacristie et… y boire tranquillement. Un jour je t’ai suivi, peut-être une des rares fois à avoir ri de ton alcoolisme et de ta roublardise, te voilà anarchiste sans le dire, picoler à la barbe de Dieu au milieu des aubes et des hosties…

 

PIERRE COFFY AU CENTRE DE L’EQUIPE PAROISSIALE

 

n 1993 tu te prends d’affection et d’admiration pour Edouard Balladur, devenu Premier ministre de Mitterrand dans le cadre de la deuxième cohabitation. Le même émerveillement que pour Giscard vingt ans auparavant mais moins bruyamment… à bientôt 70 ans tu sembles t’installer désormais dans la vieillesse. Encore la voiture mais jamais très loin. Lyon te fait peur, sa circulation, le bruit… Tu passes de longues heures dans ta chambre, assis face au bureau, tu ressasses. Un peu affaibli par l’âge mais toujours vigoureux donc dangereux. Personne n’ose te déranger de peur de provoquer je ne sais quels fracas ou alors en y allant sur la pointe des pieds, (« va voir si ton père est là, me dit Yvonne, mais surtout ne fais pas de bruit… »). Tu assistes avec une certaine nostalgie à la disparition de Mitterrand en janvier 1996. A la même période Eric Clapton enregistre « Change the world » et Ella Fitzgerald décède brutalement.

 

Custom Gallery: images not found

SECOURS CATHOLIQUE (LYON), EGLISE SAINT LAURENT D’AGNY, RETRAITE, ARBRE ET JARDIN

e début des années 2000, te voient réduire ton activité au Secours Catholique puis l’interrompre complètement en ne gardant que ton service auprès de la Paroisse. Le monde te semble un peu lointain… même pour le 11 septembre 2001, une pierre noire dans l’histoire de l’humanité, l’attentat des deux tours du World Train Center à New-York, deux avions détournés par des terroristes islamistes. Le monde prend conscience de la montée en puissance de l’intolérance religieuse. En France, Jean-Marie Le Pen permet au Front National d’accéder au second tour de la présidentielle de 2002 marquant ainsi l’incroyable poussée du parti d’extrême droite en vingt ans. Même si Chirac l’emporte ensuite largement, le pays se déchire, le fossé se creuse dans une France gangrénée par un chômage de masse. Ta vie se consacre (toujours dans la plus grande discrétion) à l’aide aux autres, les gens simples en difficultés, seule ta femme ne veut pas s’en rendre compte.

 

Custom Gallery: images not found

11 SEPTEMBRE 2001 NEW YORK, JM LE PEN 2em TOUR (AVR 2002), SARKOZY PRESIDENT (2007), OLYMPIQUE LYONNAIS (2012)

n 2007 l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidentielle te laisse assez indifférent même si tu votes pour lui. Tes pas se font plus lents, une certaine difficulté à te déplacer n’a de cesse d’augmenter (pas sans conséquence pour aller récupérer tes bouteilles à la cave…). Tu finis par abandonner l’usage de ta voiture, un vrai évènement pour toi « le roi de la bagnole » mais tes forces physiques te trahissant, la séparation se fait sans mal. Arrive 2011, tes premières chutes…. un relâchement brutal des jambes se dérobant sans prévenir. Ta femme n’y croit pas et te ridiculise en affirmant que « tu ne fais pas attention quand tu marches », j’observe dans la souffrance et le déclin physique, le même affrontement entre vous deux, la même fidélité en quelque sorte, jusqu’au bout. Début 2012 ton état empire, mi-avril il est décidé une série d’examens à l’hôpital. Je te vois pour la dernière fois à Saint Laurent d’Agny le dimanche de Pâques, très amaigri et avançant péniblement à l’aide d’un déambulateur. Tu dois être hospitalisé le lendemain, officiellement pour une dizaine de jours. Nous mangeons tous ensemble, là aussi pour la dernière fois, dans la salle à manger. Comme chaque année à la même époque, tu me demandes d’installer les chaises de jardin pour le printemps à venir, malgré la pluie. Je revois ton visage derrière le carreau de la fenêtre.

es quatre mois à l’hôpital Antoine Charial de Francheville signent la fin. En mai, le verdict tombe : les neurones étant touchés vont entraîner peu à peu une paralysie générale de tout l’organisme. Effet de l’âge certainement mais pas seulement : je découvre avec effarement mais non sans surprise, lors d’une discussion impromptue avec le médecin chef de l’hôpital, que personne n’a signalé ton alcoolisme, lors de ton entrée dans l’établissement. Non que cela puisse changer quoi que ce soit dans le traitement ni l’issue finale me rassure le médecin mais « nous aimerions que les familles nous fassent confiance et nous disent tout dès le départ ». Sujet tabou, honte soigneusement cachée, à l’image de toutes ces années qui viennent de s’écouler, je repars de l’entretien ulcéré contre notre déni permanent. Définitivement immobilisé, tu perds progressivement tout contact avec la réalité (l’élection de François Hollande à la présidentielle te laisse indifférent) mais pas le nord… trois semaines avant de mourir, dans un ultime effort, tu arrives à téléphoner à ta femme pour l’insulter.

 e te vois pour la dernière fois un lundi, à l’heure du repas de midi. Il fait beau, très chaud. Tu ne le sais pas encore, dans tes mains décharnées un ultime verre de vin mettant un terme à ton marathon alcoolisé de plus de soixante et onze ans, sans cirrhose ni cancer, un pied-de-nez à la médecine… Je te quitte sur cette pirouette avec le monde vers 15h06.

 

GEORG FRIEDICH HAENDEL (1685-1759)

u meurs quelques jours plus tard dans la soirée du samedi 11 août 2012 vers 22h30, à l’âge de 87 ans, alors que le pays rentre dans une période de canicule pour une quinzaine jours et que l’Olympique Lyonnais vient de gagner à Rennes par 1 à 0 (but de Lacazette) dans le cadre de la deuxième journée du Championnat de France de football. La suite… le 17 août ta messe de funérailles en l’Eglise de Saint-Laurent-d’Agny puis l’incinération, comme tu l’avais souhaitée, avant l’enterrement au cimetière de Saint Julien-en-Jarez dans le caveau de la famille Coffy, auprès de ta mère et de ton père.

Je ne me rends à aucune de ces cérémonies.

ETYMOLOGIES, MANIERES DE DIRE MANIERES DE FAIRE, LANGUES POPULAIRES, CURIEUSES, SAVANTES OU IMAGINAIRES...

 

AUTOPSIE     D QUOTIDIEN   DE    PIERRE

 AUTOPSIA (grec) : CHOSE(S) VUE(S) PAR SOI-MEME

                                         

 Rembrandt Harmensz. van Rijn 007.jpg

  « LA LECON D’ANATOMIE DU DOCTEUR TULP » DE REMBRANDT (1632)

 

 

 

 l est d’usage de pratiquer une autopsie après la mort d’un individu lorsque celle-ci est considérée comme a priori suspecte (suspectus, latin : nécessitant d’examiner de bas en haut un sujet, en apprécier la totalité). Il s’agit alors de retirer les éléments internes afin de mieux les étudier dans le détail en procédant à une ouverture du corps puis la mise à nu et à distance des organes, selon des techniques diverses (dites histologiques ou anatomo-pathologiques) permettant un examen catégoriel et spécifique propice à l’analyse. Cet exercice est assimilable à une démarche anthropologique des sciences humaines telle que l’a formulée Claude Lévy Strauss (anthropos, homme au sens général et logos, discours) en cherchant à étudier l’être humain dans sa globalité et toutes ses singularités sur un plan physique (anatomique, physiologique, évolutif, morphologique…) et culturel (socio-religieux, psychologique, linguistique, géographique…). On peut aussi penser à la philosophie post-moderne des années 60 dite de la « déconstruction », telle que Jacques Derrida l’a explicitée dans sa pratique d’analyse textuelle mettant en lumière les décalages et les confusions du Sens à travers différents écrits — philosophie, littérature, journaux — centrés sur les postulats et les sous-entendus du texte lui-même. Aujourd’hui, l’autopsie du quotidien de Pierre Coffy s’empare de l’outil « Astrolabe Compendium » et de ses différentes rubriques et applications… pour mener à bien un travail anthropologique de mise à jour et à nu du sujet Pierre Coffy dans la pratique quotidienne de son existence. Toutes les observations sont à mettre en parallèle avec celles faites sur son épouse Yvonne Tranchant, tel un jeu de miroir inversé.

NOTES (1973  – 2012)

________

 

 ENCYCLOPEDIE I rubrique 8, application « Petit musée des aperçus« 

 Corps de Pierre vu de loin et de profil

 

irculaire, gras et court sur pattes. Une bonhomie un peu balourde et en apparence pleine d’empathie. Le cou n’étant pas souple, en mouvement il se montre peu à l’aise. Il doit alors faire un demi-tour complet sur lui-même pour se retourner, butant facilement sur un obstacle placé devant son chemin (de profil, la tête bascule parfois à l’avant). Dans l’eau, il flotte sans pour autant savoir nager. Plutôt mince et svelte à ses débuts, le corps s’alourdit au fil des ans avec l’embonpoint de la quarantaine pour mieux s’appesantir en un amas graisseux et visqueux plein de plis en fin de vie. De cette rondeur/lourdeur, un sentiment insaisissable, une impuissance à en percer l’intériorité. Celle-ci ne se révèle pas, échappe et masque l’essentiel dans la circularité de son apparence donnant l’impression de rouler, se dérober et enrober pour mieux étouffer lentement ses proies avant de les asphyxier sans jamais vraiment les tuer. Le corps de Pierre tient de la douceur un peu monstrueuse et maternelle, un instinct carnivore de fauve aux abois, sociable et sauvage, invitant à rester sur la réserve, quitte à en accepter son imprévisibilité paradoxale, parfois bourrue, bonhomme et affectueuse.

 

ENCYCLOPEDIE I rubrique 8, application « Ecriture de l’espace« 

 

’écriture manuscrite de Pierre est détachée, aucune lettre n’est reliée à la précédente. Très peu de minuscules au profit de majuscules séparées les unes des autres. Une imprimerie manuscrite. Le sujet reproduit des lettres plus qu’il n’écrit. Une dimension mécanique dans son acte d’écrire. Un gros effort à chaque fois et avec une gêne en orthographe. Il sait écrire mais pas vraiment rédiger (résonnance avec ses difficultés scolaires, le sujet ayant quitté l’école très tôt ?), sentiment d’abandon. L’enfant livré à lui-même et qui ne retrouve l’écriture que beaucoup plus tard avec mille complications. Stratégie de l’évitement chaque fois qu’il doit rédiger un travail, un mot, une lettre. Gêne mêlée de colère et d’impuissance face à la grammaire (accentuée par les remarques acerbes de sa femme sur la question). Pierre écrit avec application et souffrance, chaque lettre est un effort, une douleur. C’est à peine s’il ne tire pas la langue. Ecriture manuscrite très réduite, quelques cartes postales, un mot, trois lignes. Et c’est déjà beaucoup… souvent il s’arrange pour ne pas avoir à écrire. La peur également des fautes d’orthographe. Il s’applique mais bute facilement à la moindre difficulté, peur des représailles et des critiques de sa femme qui chasse systématiquement la moindre faute. Il se sent diminué, réduit à sa condition de mauvaise élève, de cancre… Le monde de l’écriture n’est pas le sien, il y entre par force et sur la pointe des pieds.

 

 

Il s’applique quand il signe. Un exercice un peu cérémonieux. Une attention soutenue pour maîtriser toutes les lettres et en même temps donner corps à une identité. Aucune légèreté, aucune autorité mais la volonté de laisser une trace, un moment de lui-même peut-être sans lien avec le nom qu’il porte et dont il est pourtant très fier. La signature occupe peu de place sur la page, pas d’envolée, pas de courbe dans les lettres mais une marque saccadée, il strie en voulant s’inscrire dans quelque chose mais ne cherche pas à révéler ce quelque chose.

 

ARTS ET METIERS rubrique 7, application « Le goût de la langue« 

 

ierre aime manger. En particulier la chair (viande rouge, charcuterie, abats… pas un repas sans viande). Une attirance (sensuelle ?) pour le monde carnassier sanguinolent, l’amenant jusqu’à toucher la viande dans le frigo, la tripoter pendant de longues minutes, la soupeser et la caresser dans le secret. Sa préférence va  au gigot (synonyme pour lui d’opulence et d’aisance au regard de ses convives), moins d’attirance pour les viandes blanches (poulet, canard…). Il aime la graisse (beurre, gras…), ce qui fait tache, se répand, suinte, dégouline d’une matière visqueuse. Il en rajoute systématiquement à chaque cuisson. Il lui arrive de déguster des tartines de beurre et de charcuterie en milieu Steak, Steaks, Barbecue, Été, Grilld’après-midi, au fond de son jardin. Il jouit de cette chair carnassière en la dévorant en cachette (le goût du secret avant celui de la viande ?) . Quelle fonction la graisse a-t-elle à ses yeux ? Le faire à l’abri des autres semble combler un sentiment de manque permanent (le renvoyant peut-être à son séjour chez les paysans pendant la guerre où il dit avoir eu toujours faim…).

Pierre a besoin de se goinfrer (ce qui le rend émouvant), de l’étaler aux yeux des autres. Un sentiment de honte aussi et de manque. Sa mère, Félicie Fournel, n’a jamais fait la cuisine, les domestiques s’en chargeant (le peu qu’elle ait dû accomplir était un désastre, paraît-il). Pierre en a toujours été meurtri, humilié même. Avec sa femme, sa relation à la nourriture tient de l’épique, du romanesque et du rodéo. Plus de 60 ans de critiques acerbes, un dégoût systématique, avant même de goûter. Aucune reconnaissance, aucun encouragement. Se mettre à table avec elle est pour lui un exercice de haute voltige, un pugilat, un jeu de massacre. Lui, par contre, n’a jamais touché à une casserolle.

De la viande à tous les repas. Avant de la faire cuire, il la soupèse, la tripote, la regarde dans tous les sens, plonge son doigt dedans pour en évaluer la souplesse. Il affectionne certains morceaux pendant quelques mois puis passe à autre chose. L’heure de la viande à un repas de famille ou entre amis sonne l’instant d’une démonstration de force. A table, il aime la présenter à son public, la découper avec gourmandise, signe d’opulence ostentatoire et d’un certain niveau de vie.

Image illustrative de l'article Saucisson d'ArlesLe saucisson reste sa charcuterie préférée Il la mange souvent en cachette. Ainsi va-t-il « voler » des tranches dans le frigo (alors qu’il est chez lui…), le soir avant d’aller se coucher. Il en stocke dans la cabane du jardin ou dans son garage de Saint Laurent d’Agny. On en a même trouvé dans son bureau… Là encore, est-ce le goût du saucisson qui l’attire ou le fait d’en manger en cachette ? Cette remarque est valable pour d’autres aliments.

Le beurre, un complément alimentaire indispensable. Pierre en rajoute systématiquement dans tous les plats, en particulier quand sa femme ne le regarde pas. Il n’en mesure jamais la quantité mais s’en empare exagérément, il faut que çà accompagne le goût, le transforme. Que trouve-t-il exactement dans le goût Pain Et Beurre, Pain, Beurre, Piquédu beurre et de la graisse en général ? Est-ce une simple question d’appréciation culinaire ou de manie parce que sa femme au contraire déteste tout ce qui est gras ?

Officiellement, Pierre ne mange des huitres que le jour de Noël. La réalité est autre. Il les déguste en toute discrétion lors de ses repas en ville. Un goût marqué pour les plus charnues, les plus grasses. Un plaisir non dissimulé au fond de la gorge, avec un verre de vin blanc bien frais. A l’arrivée sur la table d’un plat d’huitres, les yeux de Pierre se mettent à briller, une immense secousse de plaisir intérieur l’envahit mais avec une grande maîtrise, sans avouer sa gourmandise (peur d’être pris en faute ?). Pierre se croit obligé de freiner ses ardeurs, d’étouffer son bonheur. Il salive en cachette, on l’entend presque… Sans doute en commande-t-il régulièrement au restaurant quand il déjeune en solitaire. Il guette d’un œil luisant, le morceau qu’il va emporter dans son assiette, peut-être même s’assure—il que les autres convives ne vont pas lui voler sa part ou une tranche plus épaisse.  C’est la même chose pour le foie gras  qui flatte son niveau de vie, un signe de richesse et de pouvoir d’achat. Aime-t-il vraiment le goût du foie gras ou le raffinement qui s’en dégage chez celui qui le mange ?

 Un bol de camomille tous les matins pendant plus de cinquante ans. Pierre fait longuement massérer les têtes de camomille après avoir fait bouillir de l’eau dans une casserole et mis ensuite, tout feux éteint, un couvercle dessus. Très sucré les premières années, Pierre diminue ensuite le nombre de sucres, le breuvage prend alors un goût très amer. Le rituel ne change jamais. Pierre déteste les sachets de camomille, insipide.s et sans vertu. On ne sait pas ce qui a l’a amené à ce rituel  depuis si longtemps. Impossible de lui faire goûter autre chose, le café ou le chocolat le rendent malade. La camomille, consommée à haute et forte concentration (proche de la décoction) et pendant tant d’années a-t-elle fini par faire l’effet si bénéfique qu’on lui prête sur le foie ?

 

FAITS ET GESTES rubrique 5 , application « Vie(s) du vêtement« 

 

ierre a des goûts sobres et stricts. Pas d’originalité ni d’extravagance, il en va du sérieux du personnage, le vêtement étant un signe de représentation, une appartenance à une classe sociale, une fonction… Pas de relâchement dans la manière de porter un costume, le côté décontracté des années 60 ne lui convient pas, il reste enfermé dans l’image qu’il doit donner de l’extérieur. Pierre achète ses vêtements dans des magasins de qualité et aime les ranger soigneusement dans le placard en veillant à la bonne mise en place du pli du pantalon, de la tenue des vestes, etc… Il exige des pantalons « qui tombent bien » en devenant un adepte inconditionnel des bretelles au détriment de la ceinture (en de très rares occasions). Les bretelles épousent avec souplesse les rondeurs de l’embonpoint. Peu ou pas de couleurs, seulement du gris ou du noir, quelquefois du marron.Costume D'Affaires, D'Affaires, L'Homme Pierre n’aime pas aller dans les magasins de vêtements, du temps superflu estime-t-il, tout en appréciant d’avoir de nouveaux habits. Il faut que l’achat se fasse rapidement, presque à son insu. Un acte venu de nulle part mais ayant du lustre, de l’allure. En public, le vêtement est pour lui un costume au sens théâtral du mot mais en privé au fil des années, un certain relâchement. Pierre a porté le short quelquefois en vacances mais très rarement. Pas de pantalon fantaisie, ni de jean. Le besoin de représenter une position sociale l’emporte toujours sur le plaisir d’être habillé de telle ou telle manière.

Pierre s’impose très jeune le port de la cravate, à peine Cravate, Jaune, Vêtements, Travailsorti de l’adolescence. On note une certaine aisance avec le costume, quelques photos prises dans les années 50 en Italie lui donnent une certaine ressemblance avec des acteurs italiens de l’époque. Un côté dolce vita, un sens de la pose et de la séduction. Dans les dernières années de sa vie, la cravate se fait de plus en plus rare pour disparaître ensuite complètement. A signaler, une courte période dans les années 70 avec le nœud papillon lors des cérémonies familiales (correspondant avec l’arrivée des lunettes en écailles).

 

FAITS ET GESTES rubrique 5 , application « Remue-méninges« 

 

l’intérieur du cerveau de Pierre en période de crise (ce qu’il est peut-être possible d’imaginer et dessiner…). Le corps de Pierre semble contenir « quelque chose », une bête inconnue, un corps étranger qu’il cherche désespérément et en vain à expulser. D’où des transes, des contorsions, des éructations, des dysfonctionnements dans la cohérence de la pensée. Un au-delà de lui-même, un inconnu non maîtrisable, sans nom, sans objet et sans repos. Pierre ne parle jamais de son mal-être permanent, il ne signale jamais un état dépressif mais laisse échapper quelquefois une souffrance, un état second oppressant. Son désespoir se traduit exclusivement par des paroles et des actes violents, une perversité dans sa manière d’utiliser et de monter les gens les uns contre les autres.

Une crispation de la mâchoire et d’idées sombres. Quelque chose ronge et rumine, se tord et s’emmêle. Une impuissance à se dégager des nuages noirs. Le froid prend et mord. Des petites piqures en petites brûlures, un état insuffisant s’installe peu à peu. Une sorte d’engourdissement tantôt lent tantôt rapide. Ainsi le fossé se creuse-t-il avec le reste de la vie, la vue baisse, les épaules rentrent et l’odorat s’éteint. Il ne suffit plus de marcher, les jambes ne portent d’ailleurs plus. On croît ressentir de grandes rougeurs sur le dos de la main puis la peau se flétrit en une atroce brûlure. Impossible de faire le moindre geste. Ce qui, jusqu’ici, était simple devient d’une extrême complexité… tourner la tête, tendre un bras, sourire, dire bonjour. Il faut apprendre à vivre avec çà, l’entourage n’y étant pas forcément habitué. La colère n’arrange rien.

Un bruit d’os dans la tête. Comme un funambule cassant son balancier. Une avancée sans haine et sans pitié à observer que la vie sort de ses rails. Impossible de prononcer une phrase sans écorcher la moitié des mots. Les consonnes et les voyelles, les premières visées. Un bafouillement surtout en public, devant une assistance supérieure à quatre personnes. L’image de sa famille semble procurer une sorte de protection contre les agressions extérieures permettant d’afficher une identité : celle d’un père de famille n’ayant rien à se reprocher. A en être timide, profondément replié sur lui-même, vivant souvent d’expédients. La vie intérieure ne semble pas beaucoup compter. C’est l’affaire des autres, des personnes expérimentées, des professionnels aux métiers obscurs. En ne voyant qu’un être ayant le sens des catégories, des paroles toutes faites et qu’il ne faut surtout pas déranger. Les mains se tordent facilement, s’entrechoquent, se posent puis s’agitent à nouveau. Un besoin de faire sortir quelque chose de lui. Une pression muette venant de l’intérieur, un souffle destructeur et saccageur. Une impuissance à le dire en mots, seulement l’exprimer par des signes extérieurs, des brusqueries et des furies. Quelle est cette furie en lui ? Une masse noire destructrice, une fulgurance venant et disparaissant puis revenant encore à intervalle régulier. Un étranger en lui et hors de lui.

 Epilepsie ? On peut déceler des manifestations de type hystériques avec des troubles du comportement et des impulsions dangereuses pour autrui. On remarque d’emblée la provocation et l’ambiguïté sexuelle ainsi que l’agressivité. On retrouve le caractère gluant, visqueux et explosif de la personnalité jusque dans les brusqueries empâtées, impulsives et irradiantes. Au-dessous des paupières, les yeux s’aplatissent légèrement et laissent apparaître les cils. Puis le reste de la peau ondule en vagues et rides avant de se tendre de quelques centimètres.

Comment imaginer le corps, sinon qu’il est presque de trop ? L’ocre et le rouge se confondent, masquant ainsi les reliefs. Il semble planer doucement et se rattacher à quelque chose d’autre par un mince espace sombre. Il y a aussi deux pieds et un bout de bras sur le côté, on ne voit pas la chevelure. En lui, la solitude de la mort qui passe. Une violence en suspens

Chaque jour, il prend conscience de son importance. Cela a commencé il y a très longtemps pour prendre des proportions démesurées au fil du temps. Cet état se développe avec des amplitudes très variables, ne le faisant pas apparaître toujours sous le même angle. Une immortalité acquise après un certain nombre d’exercices délicats usant la corde des choses. Une solitude toute neuve, celle de la mort qui passe. Sans doute chaque jour croit-il se balancer avec une grande corde au cou. Il ne sait pas ce qu’il sera demain, des os et des gargouillis, une mort qui hante et musarde. Il ne sait pas faire tout ce qu’il faut et les gens ne le lui pardonnent pas.

Le couperet finit toujours pas tomber, la terre s’effondre toujours autour de lui. Le monde s’écroule autour de Pierre, un bruit d’enfer. Le voilà tout d’un bloc, une seule pièce massive et sans issue. Pour s’en sortir, il doit chercher par le haut. Mais un haut intérieur, une recherche intime de l’être qui se dissout et se résorbe. Et c’est dans ce mince espace que se tisse la trame, ce ne sont que des hérissements et des courbes. Tout cela n’est qu’imagination bien sûr…

 

LIEUX COMMUNS rubrique 4 , application « Territoires« 

 

a nature est indispensable à Pierre, même s’il ne le dit jamais ouvertement. Il aime à se retrouver entouré d’arbres et de plantes. Son lien avec l’océan (plus que la méditerranée) est intense, le besoin de se retrouver en silence devant l’immensité de l’horizon, des vagues et des embruns. A l’inverse le jardin est d’abord pour lui un lieu d’expression sociale, la nécessité de montrer, d’exposer, de prouver… Pierre applique à la lettre (sans le savoir) les différentes fonctions du jardin : ce qui est planté devant la maison exprime ce que l’on veut montrer aux autres, ce qui est planté derrière ce que l’on cache, le non-exprimé. Il faut distinguer chez lui la question de la nature et sa relation avec le monde paysan (toujours ce souvenir douloureux lors de son adolescence pendant la guerre) même s’il faut séparer ce qu’il dit officiellement des paysans et sa relation avec eux à l’abri des regards. Le jardin de Pierre est un jardin de reconnaissance, un « jardin à la française » pour l’œil et la respectabilité. Il sous-entend un retour en flatteries, un respect des valeurs et de la notabilité, très loin du jardin contemplatif.

 Pierre aime les grands arbres, ceux qui poussent haut ou qui bénéficient d’une frondaison étendue. Les soirs d’été, il aime à aller les contempler, les toucher, les examiner dans son jardin. D’un pas lent et pensif, il évalue son patrimoine.

Un goût prononcé pour les jardins à la française, bien taillés, bien ordonnés. Tout doit être rectiligne, reflétant un niveau social… Pierre aime montrer son jardin, affectionne qu’on lui fasse des compliments sur le gazon bien coupé, les haies dans un parfait alignement. Une fois seul, à l’abri du regard des autres, Pierre aime la nature « authentique », les arbres en particulier qu’il contemple, touche, observe. Il s’irrite facilement si l’herbe n’est pas bien coupée, une feuille en trop ou une branche mal taillée. Tout doit être aux ordres d’une volonté, la main de maître de l’homme sur la nature.

Egalement une attirance très forte pour l’océan atlantique, les embruns, les côtes ventées isolées… rencontrées à Royan. Un goût pour l’immensité des flots, Pierre aime rester longtemps debout face à l’horizon. Quelque chose d’innommable en lui en ces instants là. Que ressent-il exactement en ces instants là ? Il n’en parle jamais. Bavard sur la géographie des lieux, sur le panorama… mais rien sur ce qui se joue à l’intérieur de lui-même. Quelles correspondances trouve-t-il avec les mouvements intérieurs de son âme ? L’océan est pour Pierre une parole muette. Un espace sacré insondable.

 

FAITS ET GESTES rubrique 5 , application « Encore le corps« 

 

ierre n’a jamais froid. Les morsures du vent et des basses températures en hiver n’ont pas d’effet sur lui. Son corps traverse les intempéries sans s’arrêter. Jamais un rhume, une bronchite, un refroidissement… il avance dans le temps et les saisons semblant toujours hors des éléments, le corps n’étant qu’une enveloppe charnelle portant les tourments du tumulte intérieur. Il affronte les évènements sans sourciller, soumis à d’invraissemblables excès alcooliques, rien n’y fait, indestructible, il surmonte toutes les épreuves Il lui arrive d’avoir peur du médecin, il masque alors les résultats de ses examens, essaye de donner le change. Cet énorme corps est capable d’absorber, telle une éponge, des quantités hallucinantes de liquide (essentiellement de l’alcool mais aussi de l’eau parfois), tout est dans l’excès, le gargantuesque. Officiellement il dramatise toujours ses résultats médicaux, insinuant qu’il est sans doute atteint d’une grave maladie et qu’il va bientôt mourir… il joue de ces incertitudes. Dans la réalité, quelques soient les résultats et les avertissements du médecin, il continue toujours à abuser de tout… Son corps est une comédie. La fin de sa vie (les deux dernières années) montre un corps qui se dérobe, les jambes s’affaissant jusqu’à le faire chuter. Une immobilisation progressive tranchant avec une vitalité et une mobilité légendaire, presque une incongruité.

Mystère sur la relation exacte de Pierre à son corps, une masse visqueuse semblant l’encombrer parfois. Il en impose et en même temps il le passe sous silence, le cache et le confisque. Pas d’émotions sur le corps, pas de ressenti. Après enquête, un corps qui sexuellement semble avoir peu servi à deux (avec sa femme), d’autres partenaires ? On peut en douter, une impuissance à intégrer le corps de l’autre dans son propre espace.

Pierre tient à distance son corps, y compris pour se laver. Il y répugne mais s’y oblige. Aucun plaisir dans son contact avec la peau. Un dédoublement avec son enveloppe charnelle, une carapace pour ce qui se voit, un mystère et/ou une inquiétude pour ce qui est caché. Un détachement avec sa propre matière rendant sa présence comme une obligation insupportable à vivre.

 

ARTS ET METIERS rubrique 7 , application « Bonnes manières« 

 

’éducation est un des piliers du savoir-être dans le discours de Pierre. Il revendique d’avoir reçu la meilleure. A table, au salon, en déplacement, chez les autres, etc… tout doit être le reflet d’une bonne éducation, discrètement liée à une certaine classe sociale élevée. Comme si, aux yeux de Pierre, être bien éduqué ne pouvait venir que de la bourgeoisie. A table, il ne faut jamais parler en mangeant, tenir la fourchette et le couteau du bout des doigts et s’essuyer délicatement les lèvres avec la serviette. Ne jamais finir un plat et en laisser un peu dans l’assiette. Il faut se tenir bien droit sur sa chaise, le dos légèrement décollé de la chaise. Toute nouvelle personne accueillie à sa table subit, du coin de l’œil, un examen de passage. Loin des regards, Pierre n’aime pas les manières et va directement à l’essentiel. Il ne revendique alors plus rien de ses ancêtres mais se met immédiatement à la disposition d’autrui.

Parler de transmission est pour lui l’occasion de parler de sa mère (mais pas de son père) et plus globalement de sa famille pensée comme classe sociale dominante. Il cherche souvent à transmettre ce qu’à fait sa mère avec « Les petites sœurs des pauvres « . Dans la plus grande discrétion Félicie Fournel aidait les malheureux, allait rendre visite aux malades à l’hôpital, etc.. Pour Pierre un mélange de fierté (du style « vous voyez ce que l’on faisait chez moi »), une manière de rendre hommage à sa mère, d’en parler tout simplement alors qu’il a tant de choses à dire sur elle. Mettre en avant l’action de Félicie Fournel pour mieux aborder indirectement la place de sa mère dans sa vie. La transmission ne passe pas par la culture mais par des allusions aux valeurs familiales. Rien de précis dans ses propos, rien de concret.

 

LIEUX COMMUNS rubrique 4, application « Arche de Noé« 

 

ierre et les animaux, une relation de confiance et d’attirance. Une facilité pour les approcher et leur parler. Comme s’il se savait protégé dans l’univers animalier, à l’abri du monde et des autres. De cette confiance, une capacité à nouer des relations de grande proximité. Une complicité, un accord muet d’égale à égale. Cheval, Portrait, Tête, Licol, NezLe cheval, depuis toujours son animal favori. Sans doute depuis sa jeunesse, un apprentissage lors de différents séjours dans sa famille, possédant un haras. Instinctivement une capacité à monter à cheval, à s’approcher de l’animal, en ressentir toutes les vibrations. Le cheval est aussi un signe social élevé, un sentiment de classe dominante. Une manière de montrer que l’on appartient à un certain monde.

Le chien, quelque soit la race. Une incarnation de l’apaisement (sensible quand il le caresse), de fidélité et de fiabilité.

Poule, Oiseau, VolailleLes poules au poulailler du Gorgy à Saint Laurent d’Agny. Une manière pour Pierre de se retrouver seul, donner à manger, relever les œufs… Attentif, il observe celle qui va moins .bien, y retourne plusieurs fois par jour. Le poulailler est un lieu clos, à l’abri des des regards et de la vie pour Pierre. Sans doute s’y sent-il protégé, non surveillé, un des rares endroits où il n’a pas de compte à rendre. Le poulailler a un peu la même fonction que la cave de la maison ou sa voiture.

 

E N   C H A N T I E R

 

2em PARTIE

   YVONNE

  

 

 « … Que reste-t-il de toi Yvonne, jeune fille bien rangée bien cultivée ? Une vie de lassitude, beaucoup de bruits et de cassures, autant de tumultes. Un ciel avec des tourments et du gros temps, une envie d’imaginer seulement l’horizon autrement. »

 

                      FRANZ SCHUBERT (1797-1828)                     

 .

BIOGRAPHIE

                                           « CETTE VIE N’EXPLIQUAIT PAS L’OEUVRE MAIS L’OEUVRE EXIGEAIT CETTE VIE« 

 

1920, un 16 octobre dans l’après-midi.

e voilà Yvonne Jeanne Tranchant fille unique de Claudia Françoise Thévenet et de Jean Marie Benoit Tranchant, née d’un « deuxième lit » comme on dit à l’époque… ta mère s’étant remariée après le décès de son premier époux Claude Coron dont elle a eu deux fils, tes demi-frères Antoine et Pierre, ce dernier devenant plus tard mon oncle et mon parrain. En ce début d’automne, tu vois le jour dans la Loire à Saint Martin-en-Coailleux, dans les faubourgs de Saint-Chamond, au sein d’une famille petite bourgeoise très catholique à tendance intégriste et de tradition commerçante sur plusieurs générations. Tu garderas longtemps une certaine nostalgie de ce charmant village accroché aux pentes verdoyantes du Pilat, aujourd’hui rattaché à cette même commune de Saint-Chamond, mais de tes débuts dans la vie peu de choses filtrent. A peine observe-t-on dans ton ciel astral un troisième décan dans le signe de la Vierge, avec Jupiter en maître de cérémonie. Un chemin de vie marqué par le 2 et le 11, chiffres de la sensibilité et de la créativité artistique mais aussi des tensions nerveuses et des risques de dépendance avec le partenaire. En astrologie chinoise, une incarnation en Singe, animal espiègle et contestataire.

 

         

s-tu une enfant désirée, un accident ? Tes parents auraient-ils préféré un garçon ? Ces questions dérangeantes ne sont pas posées habituellement mais ont tout leurs sens dans ton histoire. Conformément à l’usage des familles très pratiquantes, tu es baptisée presque immédiatement, quelques heures ou jours suivants. Tu symbolises la nouvelle génération d’un après conflit mondial traumatisant pour l’Europe, cette guerre que l’on a dit « Grande », de 1914 si meurtrier à 1918 et son armistice encore dans toutes les mémoires. Ta naissance coïncide avec la fin du mouvement anarchiste Dada et les débuts du surréalisme. La veille, Le Corbusier a lancé sa revue d’architecture «L’esprit nouveau » et quelques jours plus tard un record de vitesse pure en avion est battu par un certain Joseph-Sadi Lecointe avec ses 296,694 kilomètres/heure sur un Nieuport-Delage. Au cinéma, Michel Audiard et Federico Fellini t’ont précédée de quelques mois. Quant au vaccin du BCG, il est sur le point d’être inventé (de même pour le turbopropulseur et l’horloge à quartz).    

GARE DE SAINT CHAMOND  

                              

n 1920 tes parents résident au centre de La Valette, un quartier de Saint Martin assez résidentiel, dans une grande maison proche de l’église, tu me la montres souvent le dimanche en allant à la messe. Je n’ai pas de photo de toi encore. Il me faut attendre tes quatre ou cinq ans pour te découvrir lors d’une séance chez le photographe. Une habitude de l’époque, presque une image d’Epinal en noir et blanc… Un décor très strict, la petite Yvonne, avec un gros nœud dans les cheveux, installée sur une chaise d’enfant dont elle s’amuse à déboîter l’accoudoir. Jean Tranchant, que tout le monde surnomme Johanès, et sa femme Claudia Thévenet sont assis dans un salon aux tentures un peu sombres. Mis à part ton sourire en coin, tout le monde prend la pose avec un air sérieux, très austère, une ambiance d’abstinence et de sacristie.

laudia Thévenet a  épousé ton père il y a un an, très rapidement après le décès de son premier mari Claude, fondateur des établissements « Coron, vin en gros et spiritueux ». C’est une femme d’ordre, conservatrice, autoritaire, sèche, intelligente, rusée même, et très croyante, semblant sortie tout droit d’un roman de Mauriac. Avoir dû reprendre seule les rênes de l’entreprise en devenant veuve ne lui a pas fait peur mais voir le numéro deux de cette même entreprise lui tourner autour (ton père… homme travailleur et compétent ayant gravi tous les échelons après avoir débuté comme simple employé) n’a pas été pour lui  déplaire, une manière d’alléger le poids de cette responsabilité lui tombant brutalement sur les épaules, autant dire une aubaine. Des questions naissent donc logiquement : mariage d’amour ou d’opportunité ? Les deux tourtereaux avaient-ils déjà une liaison avant même le décès de Claude Coron, de vrais amants ? Claudia était-elle vraiment amoureuse de ce Johanès tombant à-pic ou lui a-t-elle dit oui  avec un certain cynisme teinté d’un goût reconnu pour la séduction ? Sujet tabou, je n’ai jamais pu éclaircir l’affaire mais la question a dû faire causer, le numéro deux épousant sa patronne, on ne le voit pas tous les jours… Quoiqu’il en soit, l’année suivante une fille naît de leur union, une petite Yvonne.

 JOHANES TRANCHANT ET CLAUDIA THEVENET (ANNEES 20)

 

ésormais patron à bientôt trente ans, Johanès Tranchant est aux anges. Enfin libre de tout mouvement, il peut voir grand. C’est un homme jovial, ouvert aux autres, généreux avec son entourage et les plus démunis, il va à la messe mais n’en fait pas étalage, amateur de bonne chère et de camaraderie rieuse, rond de corps et d’âme autant que sa femme en perpétuelle rétention, osseuse, froide, rigide et dévote, c’est dire… A y regarder de plus près, ils ne vont pas tellement ensemble mais personne n’ose le faire remarquer. En affaires, c’est un audacieux, un visionnaire investissant dans l’avenir, faisant bâtir de nouveaux locaux, toujours dans le quartier de La Valette, afin de développer la production et embaucher plus de personnel. Ainsi achète-t-il en 1925 un terrain au 4 bd Alamagny, la propriété que j’ai toujours connue : deux grands logements sous le même toit, l’un pour vous trois et l’autre pour Pierre Coron plus tard, sa femme Germaine et les enfants,  avec ateliers au sous-sol, cour, jardin, garages et dépendances… Ici, l’essentiel de ton enfance et adolescence à l’ombre du grand platane et du cerisier. De tes récits, un mélange de bonheur paternel et de rudesse maternelle. Tu es très fière (jusqu’à l’aveuglement ?) de l’aura de Johanès, de ses capacités à diriger, décider, œuvrer pour la collectivité d’une manière non ostentatoire, à tes yeux l’archétype de « l’homme bien ». Mais rétive vis à vis de Claudia, t’aime-t-elle mais ne sait pas te le dire ou incarnes-tu à ses yeux un petit arrangement conjugal avec le destin ? Elle pratique avec sang-froid une mise à distance des corps et des sentiments que la sècheresse naturelle du dogme catholique lui permet de justifier.

oïncidence ou tentative d’éloignement ? Te voilà mise très tôt au pensionnat Saint Charles, sur les hauteurs de Saint-Chamond. La vie y est rude, une discipline janséniste que l’aumônier, il t’a beaucoup marqué, fait sadiquement respecter. Bonne élève très obéissante, tu dois te plier sans sourciller aux exigences d’un catholicisme intégriste et toute sa panoplie… messes à répétions, chemins de croix, prières à heures fixes, confessions, vêpres, jeun avant la communion, chapelets, respect des sacrements, sermons moralisateurs. On t’apprend les colères du ciel, les affres de l’enfer, les châtiments corporels, l’abstinence et le jeu très pervers de la culpabilité. Le péché est partout. Dieu te voit, te regarde, te surveille et te punit si tu oses basculer du côté du Malin, le Diable et toutes ses turpitudes ! Il faut souffrir ma fille pour mériter sa place au Ciel,  offrir ses épreuves au Seigneur mon Jésus Miséricorde…

 

REPRESENTATION DE L’ENFER

TRADITION CATHOLIQUE XIIem SIECLE

eux-tu imaginer les ouvrages et les films qui sortent en cette année 1926 et que tu liras et découvriras avec passion beaucoup plus tard, en bravant l’interdit ? « La paysan de Paris » d’Aragon, « Les faux-monnayeurs » d’  André Gide ou « Monsieur Teste » de Paul Valéry, la première réalisation d’Alfred Hitchcock « Le jardin des plaisirs » ou « Le cuirassé Potemkine » d’Eisenstein. Fille unique fille préférée de ton père, c’est avec lui que tu partages les moments privilégiés de ton enfance, instants joyeux de récréations affectueuses alors que l’établissement désormais appelé « Tranchant et Coron, vins en gros et spiritueux » peint en grosses lettres sur le fronton du bâtiment, ne cesse de croître. Une vingtaine de salariés assurent une activité se développant sur toute la vallée du Gier. Johanès innove en créant des « produits dérivés » nouveaux pour l’époque : publicité dans les journaux, calendriers, cartes à jouer, jetons, tapis au nom de l’entreprise et « d’autres idées à venir », affirme-t-il. En ce début des années 30, le couple Tranchant  s’installe dans la prospérité, des bourgeois respectables de bon aloi. 

 

FRANZ LISZT (1811-1886)

 

es vacances… essentiellement à « La Chabure » chez les cousins de Claudia Thévenet, un petit village de la Loire à quelques kilomètres de Saint-Chamond. Egalement à « La Blancherie », une propriété de Saint Laurent d’Agny dans le Rhône où vit sa sœur, Jeanne Coron mariée avec le frère du premier mari de ta mère (combien de fois me répètes-tu «les deux sœurs ont épousé les deux frères ! »), Joseph et leurs quatre enfants. Toute une expédition pour aller les rejoindre depuis La Valette et y passer une semaine ou deux, presque une journée entière dans la voiture à cheval ! Tu aimes à te souvenir de ces vacances de Pâques à jouer au puzzle, au culbuto, à fabriquer des bugnes ou courir dans les prés. Egalement de ces étés lorsque « les cousins » vous surveillent à la jumelle depuis la grande route, celle dite des « montagnes russes » en provenance de Rive-de-Gier puis Bellevue, avant les cris à hauteur de Mornant « ils arrivent les voilà ! » et enfin le goût du cassis ou de la menthe à l’eau dans le jardin, les abeilles dans les groseilles et les hannetons…. une saison en pente douce.

u gardes de bons souvenirs de « La Blancherie ». Jeanne et Joseph Coron y ont réussi, eux aussi. Propriétaires terriens, une grande bâtisse en pierre de taille et multiples hectares avec ouvriers agricoles et métayers. Spécialisé dans les arbres fruitiers, Joseph développe, comme son beau-frère Johanès à Saint-Chamond, une activité florissante. Plus de la moitié des parcelles de la commune appartiennent à la famille Tranchant et Coron, dans de nombreuses années ta mère te léguera de son vivant un terrain au « Gorgy » pour y faire construire ta maison. Saint Laurent d'Agny : Place de L'EgliseJoseph, « l’oncle Joseph » comme tu aimes à le répéter, possède une propriété de même taille en Tunisie, il rêve d’y retourner mais sa femme refuse obstinément. C’est un homme discret, très secret, profondément humain, pas forcément heureux en couple mais ne le montrant pas. Il faut dire qu’il n’a pas la vie facile avec Jeanne Thévenet, une copie presque conforme de sa sœur Claudia de Saint-Chamond : sèche, rigide, austère, très pratiquante, un autre personnage à la Mauriac…. Tout est sous contrôle jusqu’à ce qu’un drame silencieux secoue la famille peu après la guerre. Joseph disparaît très bizarrement en août 1946, officiellement foudroyé en plein champ au cœur de l’orage, alors qu’il était allé se réfugier sous un arbre. Etrange pour un homme habitué à la vie de la campagne, exactement ce qu’il ne faut pas faire…. Etrange également la manière dont le corps, parait-il, a été ramené à « La Blancherie ». Tu m’as souvent fait part de tes interrogations, j’enquêterai sur le sujet (allant, avec mon cousin Noël, jusqu’à consulter les archives de Météo France pour savoir s’il y avait vraiment eu des orages ce jour-là sur le secteur de Saint Laurent d’Agny… en apparence, non). Tout le monde pensant au suicide mais sans l’avouer, car interdit par l’Eglise, sa femme Jeanne Thévenet et ses enfants ont gardé  au fil des générations un silence pesant sur la question, révélatrice, une fois de plus, de la culture familiale de l’omerta … de celle dont nous subirons tous les conséquences désastreuses sur d’autres sujets dans les années à venir. Même aujourd’hui  La Blancherie me semble encore imprégnée de ce mystère un peu noir, le frisson  inavouable d’un secret de famille.

u fêtes tes 9 ans quand éclate à New York au mois d’octobre 1929 la crise boursière dite du « Krach de 29 ». Les fameuses « journées noires » du jeudi, lundi et mardi. Le chômage et la pauvreté explosent aux Etats Unis amenant des réformes boursières brutales avec des conséquences sur les marchés européens, en Allemagne en particulier. On croit l’épisode éphémère, il va conditionner les dix ans à venir. La même année le cinéaste Luis Bunuel produit « Le chien andalou », le poète André Breton publie « Le surréalisme et la révolution », Jean Giono « Colline » et Saint Exupéry « Courrier Sud ».

Piano, Piano À Queue, Baby Grand PianoC’est à cette période que tu commences à prendre des cours de piano avec un professeur de Saint-Chamond. Enchaînant les heures de répétitions, très vite des dispositions…. tu ne le sais pas encore mais cet instrument va t’accompagner toute ta vie jusqu’à en jouer à près de 95 ans, au bout de tes forces, trois mois avant de mourir. L’amour précoce des mots, des phrases et des livres, envahissent ta vie de petite fille. Tu écris en courbes et déliées de belles pages, une habitude que tu garderas ensuite et dont je souriais parfois, aujourd’hui je les contemple avec plaisir. L’apprentissage de l’anglais te plaît également beaucoup tout en montrant de réVieilles Lettres, Vieux, Lettreelles compétences en mathématiques. On ne sait pas encore si tu vas être désignée dans quelques années pour passer le baccalauréat, seules les meilleures élèves le sont et parfois d’une manière un peu arbitraire…, ni même si tu t’engageras dans des études. La société ne se pose pas ce genre de question : les filles sont des bonnes à marier, destinées à faire des enfants… Pendant ce temps, la crise s’étend à l’Europe, ton père commence à surveiller avec inquiétude la montée du fascisme en Allemagne et en Italie mais les affaires continuent à prospérer.

n entrant dans l’adolescence vers 1933, te voici l’archétype de la jeune fille de bonne famille, bien élevée, bonne élève, bien cultivée, bien rangée, Simone de Beauvoir saura le raconter plus tard. Tu t’inities à la peinture à huile et aux bonnes manières, au très chic « Cours Sévigné» tu reçois tous les enseignements… cuisine, tenue convenable en société, respect des valeurs chrétiennes (se confesser très régulièrement pour « laver son âme », être à jeun avant d’aller communier, baisser les yeux devant les garçons, résister au péché de la chair, assister à toutes les cérémonies religieuses…– dans le pire des cas, offrir au Seigneur, souffrances et petites misères). Tu apprends le tricot et le point de croix mais tu ne sais toujours pas comment on fait les enfants. On veille sur tes lectures en écartant les auteurs de « mauvaises pensées », André Gide ou Montherland. Un monde clos très caricatural où les jeunes filles sont vierges, attendent le prince charmant et s’apprêtent à obéir à leur mari.

CLAUDE DEBUSSY (1862-1918)

Une ombre au tableau… de nature vive et gaie, très attentive à ce qui t’entoure, tu n’en demeures pas moins soucieuse devant l’inquiétude des adultes face à ce qui se passe en Allemagne. Un certain Hitler finit par se faire nommer Chancelier, le nazisme et l’antisémitisme gagnent chaque jour du terrain, en particulier en Autriche et en Italie, les juifs sont les premiers visés. Quelque chose plane, rôde dans un ciel lancinant mais on ne sait pas exactement quoi… — une sourde menace. Le début d’une longue période marquant à jamais ta vie et ceux de ta génération, une avant-guerre ne disant pas encore son nom.

Sur tes parents, tu commences à te poser des questions. Tout ne semble pas si idyllique que cela. Claudia Thévenet n’a de cesse de se montrer très tatillonne et suspicieuse sur les générosités de son mari avec les personnes « dans le besoin ». Johanès Tranchant dans son rôle de bienfaiteur la rend jalouse alors qu’elle ne manque de rien… la voilà souffrant de maux d’estomac, agressive et encore plus distante avec toi. Ton père sourit, apaise, fait comme s’il n’y a rien. Parfois tu entends des cris et des disputes.

n 1936 la guerre civile  éclate en Espagne entre républicains et franquistes et en France le Front Populaire de Léon Blum, une coalition de gauche, obtient la majorité à l’Assemblée Nationale, l’expérience va durer deux ans avant le retour de Daladier au pouvoir en 1938. C’est à cette période que tu réussis brillamment ton baccalauréat mais sans savoir exactement ce que tu vas en faire, la situation internationale étant tellement préoccupante, le temps presque arrêté, on craint une déclaration de guerre imminente. Le mot « avenir » n’a presque plus de sens. A l’été 38 les accords de Munich entre Hitler, Daladier, Chamberlain et Mussolini donnent le change, créent un faux-semblant, une paix artificielle dont personne n’est dupe. Les ligues fascistes, le journal l’Action Française ou le mouvement des Croix de Feux d’inspiration nationalistes et xénophobes font entendre leurs voix (certains membres de la famille Coron et Tranchant y participent) auquel se joint le courant intégriste catholique de l’Opus Dei.

Ton père vit très mal ces heures sombres. Est-ce cette ambiance qui l’amène, dans les mois qui suivent, à voir sa santé se dégrader brutalement ? Début août 1939, le voici victime d’un infarctus. Alité plusieurs semaines, il décède à 53 ans quelques jours seulement avant la déclaration de guerre. Un coup terrible pour toi et ta mère. Adulte avant l’heure (tu n’as que 19 ans), un pan de ta vie bascule. L’obligation de prendre tes responsabilités, une reprise en main par tes soins de l’entreprise « Tranchant Coron», un adieu aux études et aux projets, du moins pour l’instant. Coup du sort aussi pour ta mère… veuve une deuxième fois, devant à nouveau assumer vingt-ans plus tard la direction de l’entreprise, elle se retrouve exactement dans la même situation affective et matérielle.

e 3 septembre 1939, suite à l’agression d’Hitler contre la Pologne, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne nazie. La mobilisation est immédiate, Antoine et Pierre Coron, tes deux demi-frères, reçoivent leurs affectations : le premier dans la marine sur le « Siroco », un bâtiment positionné dans le port de Dunkerque et le second dans l’infanterie du côté de Nancy. A l’effarement de la situation succède le drame… lors des premières attaques aériennes allemandes, le « Siroco » est torpillé, l’équipage englouti. Antoine Coron ne sera jamais retrouvé. De ce fils, non pas mort pour la France mais disparu prématurément, selon la terminologie militaire, une nouvelle épreuve familiale. Il faut apprendre à vivre avec cette douleur tout en continuant à faire tourner les ateliers coûte que coûte malgré le départ au front de nombreux ouvriers. Tu t’improvises directrice adjointe (Claudia Thévenet gardant la main…), secrétaire, responsable commerciale… Ton autre demi-frère, Pierre Coron, envoyé à Nancy ne connaît pas longtemps l’épreuve du feu. Très vite fait prisonnier puis expédié en Allemagne pour y travailler dans une ferme, il y passera l’essentiel de la guerre.

e fin 1939 à début 1940, dans cette période que l’on appelle la « drôle de guerre», la vie à La Valette est lugubre, emplie de tristesse et d’incertitudes. Claudia Thévenet impose un grand deuil au sens propre et figuré, avec obligation de s’habiller en noir et interdiction d’écouter ou de faire de la musique, donc de jouer du piano, au moins pendant trois mois. Tu pleures sans arrêt ton père et ton demi-frère Antoine, ce jeune homme original de 25 ans que tu appréciais tant, ancien des Beaux-Arts, amateur de théâtre, t’amusant à faire des tours de prestidigitation aux cartes, une connivence entre vous deux… Dans les esprits, les mêmes questions : cette guerre va-t-elle durer ? Vas-tu travailler toute ta vie dans l’entreprise familiale ? Angoisse et perplexité, d’autant que l’avancée allemande en Europe progresse chaque jour. Peu ou pas de nouvelles de Pierre, prisonnier quelque part là-bas en Allemagne, dans quel état est-il ? Le maréchal Pétain est rappelé au gouvernement par Paul Reynaud, avant de prendre les pleins pouvoirs et se replier ensuite sur la ville   de Vichy.

                                                                                                                                                                            

n juin 1940, l’inévitable se produit. Hitler envahit la France par les Ardennes, la ville de Sedan après les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. C’est la « bataille de France », le début de l’exode pour un certain nombre de français fuyant les combats du Nord et de l’Est. Images terribles dans les journaux. Le 22 juin, signature de la capitulation par Pétain. Le pays est occupé militairement : au Nord et à l’Ouest par l’Allemagne d’Hitler, au Sud-Est par l’Italie de Mussolini, le reste en zone « libre » mais sous l’autorité de Vichy qui fait allégeance au nazisme.

A Saint-Chamond, la vie s’organise. Bien qu’en secteur non occupé, la présence allemande est réelle. Les premières lois anti-juives apparaissent. Commercialement, il faut s’adapter voire collaborer. De gré ou de force, ta mère et toi ne semblez pas avoir d’états d’âmes, l’attitude de Pétain faisant alliance avec Hitler ne vous choque pas… mais avez-vous le choix ? Dans tous tes récits de guerre, tu ne fais jamais allusion aux déportations de juifs ni aux premiers signes de la Résistance. As-tu entendu l’appel d’un certain Charles de Gaulle à la BBC de Londres, le 18 juin 1940 ? La Valette semble à l’écart de toute actualité.   

voir 20 ans sous l’ occupation, « c’était pas marrant », tu m’en parles souvent. Les moments de loisirs sont rares, très peu d’essence et presque pas de voitures. Ne restent que le vélo et la marche à pied, en balade dans le Pilat avec des jeunes de ton âge. Enfants de bourgeois, fils et filles de bonnes familles dont les entreprises de papa et maman s’accommodent finalement assez bien de la présence allemande pour faire tourner les affaires. L’hiver le ski sur les pentes du Creys de l’Oeillon, des heures à remonter à pied, pas de télésiège ! De cette jeunesse tragique mais paradoxalement privilégiée, une forme de gravité et d’insouciance dans les esprits jusqu’à chanter à tue-tête « Maréchal nous voilà ! » dans les bois du Bessat ou sur les crêtes de la Jasserie ; plus tard tu en seras toi-même surprise. Tu te lies d’amitié avec Odette Pinay, fille du futur maire de Saint-Chamond et bientôt Président du Conseil. Vous vous rapprocherez lors de ton mariage en 1951 jusqu’à devenir toutes les deux parentes par alliance. Tes pas te mènent également chez ta tante Fernande (la sœur de ton père), infirmière à Grenoble. Une grande complicité avec cette femme généreuse, particulièrement dévouée. Et comme son frère Johanès, toujours de bonne humeur. Ta découverte de la montagne autour de Grenoble font de ces séjours  des instants inoubliables : la Chartreuse, le massif de Belledonne (ses lacs, le refuge de la Pra, le Grand Pic, Chamrousse…– tu me les as souvent racontés avant qu’à mon tour, ayant le même goût que toi pour la montagne, je parcoure tous ces sommets). Tante Fernande, c’est l’inverse de Claudia Thévenet. Incontestablement un rôle de mère, une présence Au centre, le Grand pic de Belledonneaffectueuse que tu n’as jamais eue, une proximité apaisante à qui tu peux tout raconter et tout demander (en matière d’éducation sexuelle, « à plus de 20 ans, une oie blanche, j’ignorais tout »). J’ai bien connu Tante Fernande, je l’ai beaucoup appréciée. Tu m’as annoncé son décès à Lyon un jour de février 1971 en rentrant de l’école à midi.

JEAN-SEBASTIEN BACH  (1685-1750)

 Le piano ton cher piano (un très beau Pleyel), souvenir et cadeau de ton père pour tes 16 ans, à nouveau au goût du jour après les mois de silence imposés par Claudia Thévenet. Mozart, Bach, Beethoven commencent à ne plus avoir de secret pour toi. En littérature, avec l’instauration de la censure (liste Otto : plus de 800 publications interdites), tes choix se trouvent fort limités. A peine as-tu entendu dire que Dino Buzzati a réussi à publier « Le désert des Tartares », Ernest Hemingway « Pour qui sonne le glas » et que Pierre Fresnay a mis en scène « Léocadia » de Jean Anouilh. Comme beaucoup de jeunes filles de ton âge, tu n’es pas insensible aux charmes d’un certain Gérard Philippe faisant ses débuts au théâtre puis au cinéma. La peinture à huile occupe tes soirées pendant le couvre-feu. Tu t’essayes à la poésie et à quelques premiers écrits.

n 1942, un jeune homme de Saint-Chamond vient demander ta main auprès de ta mère, comme cela se fait à cette époque et quand le père a disparu. Tu connais à peine ce garçon de bonne famille, de très loin seulement (peut-être a-t-il fait partie de ton groupe d’amis et de balades dans le Pilat ?). Tu le sais sympathique mais sans plus. Lui, est très amoureux de la demoiselle Tranchant Yvonne de La Valette. Une union en vue ? Certainement pas. Claudia Thévenet est pourtant ravie, intéressée par cette famille fortunée à la réputation très honorable, des catholiques pratiquants, un bon parti. Elle est persuadée que tu vas accepter. « A 22 ans il est temps de te trouver un mari », te glisse-t-elle souvent. Furieuse devant ton refus catégorique, son sang ne fait qu’un tour avec une phrase qui fera date : « Tu fais souffrir un homme, et bien je veux que tu souffres toute ta vie à cause d’un homme ! ». Ces mots, tu ne cesseras de me les répéter.

 

Custom Gallery: images not found

MARECHAL PETAIN, PERSECUTIONS JUIVES, APPEL DU 18 JUIN 40 GENERAL DE GAULLE, LIBERATION DE PARIS

 

itler et les affres du nazisme, l’Europe en feux, les rafles de juifs, la chasse aux résistants, les cartes de rationnement, les dénonciations, les familles décimées… On commence à entendre vraiment parler d’un certain Charles de Gaulle mais il faut attendre l’entrée en guerre des américains et surtout le Débarquement en Normandie du 6 juin 1944 pour entrevoir la fin du conflit. En août de la même année, voici Paris libéré puis plus tard la capitulation allemande, la mort d’Hitler et la signature de l’armistice du 8 mai 1945. Le monde, et l’Europe, sortent en ruines du conflit. Tout est à reconstruire, le mot Libération résonne dans toutes les oreilles. Tu en profites pour aller danser avec tes amis à la moindre occasion, autant de prétextes à la fête, aux sorties, à la joie. Un moment d’union nationale qui ne durera pas très longtemps… C’est à cette époque que tu rencontres Paul, un garçon de bonne famille de Saint-Chamond, il se destine à un J

Ton demi-frère Pierre Coron revient de captivité. Sa vie dans une ferme allemande s’est plutôt bien passée. Correctement traité et bien nourri, il a pu’est nouer de bons rapports avec les paysans qui l’accueillaient. Sans doute pense-t-il avoir eu de la chance dans son malheur. Il retrouve une entreprise « Tranchant et Coron » où se pose la question de la direction, tu ne souhaites pas t’y éterniser. Bien que sans formation, sans compétence commerciale ni entrepreneuriale, il devient ainsi patron du jour au lendemain et va profiter des « trente glorieuses » qui s’annoncent.

De ton côté tu envisages de mettre un peu de distance avec ce passé récent si douloureux. Une année de pause et de transition, pourquoi pas. Etre jeune fille au pair en Angleterre t’attire, ce pays dont tu apprécies tant la langue. Par le biais de la Jeunesse Etudiante Chrétienne dans laquelle tu milites, tu réussis à te faire accepter par une famille de retraités londoniens. Départ prévu, septembre 1946. C’est nouveau pour l’époque, presque révolutionnaire. Ta mère réagit très mal. Ne pouvant te l’interdire (tu es majeure…), elle t’accompagne sur le quai de la gare de Saint-Chamond où tu vas rejoindre Paris mais refuse de te dire au revoir. Un nouvel affront, là encore un ressassement toute ta vie.

 

ondres dans l’après la guerre, Londres et la liberté, Londres chez Monsieur et Madame Mac Nolty. Une année charmante, un couple de retraités adorables, aux petits soins pour Yvonne la jeune fille française. Ton travail, peu prenant, te permet de visiter la capitale anglaise, de voyager dans le pays, de découvrir les bus à impérial, l’heure du thé et les chapeaux melons. Une année agréable où tu te sens à l’aise et surtout aimée. Cela ne soigne pas vraiment ta blessure amoureuse mais à ton retour en France te voilà plus épanouie, parlant couramment anglais et à La Valette, la vedette du quartier… vraiment très rare qu’une jeune fille parte seule à l’étranger, l’Angleterre une contrée si lointaine ! Encore le goût des voyages quelques mois plus tard, c’est l’Espagne franquiste, six semaines à Madrid puis Barcelone, Séville et Cordoue. Claudia Thévenet serre les dents, « de son temps cela ne se faisait pas » soupire-t-elle devant ses amies.

n 1947, tu obtiens un poste de secrétaire de direction chez « Gilet-Progil », un groupe de l’industrie chimique lyonnaise. Ton expérience à la tête de l’entreprise familiale pendant la guerre a joué et tu as complété ta formation en obtenant un diplôme d’anglais commercial auprès de la Chambre de Commerce de Lyon..  Chaque jour, un aller-retour en train entre Saint-Chamond et la capitale rhodanienne. Tu es contente de ce travail mais comme pour tout le reste, cela n’efface pas ton mal de vivre, le souvenir de Paul et surtout les remords, te faisant dire un peu avant ta mort « J’ai été une vraie petite idiote… dire que je devais me marier avec lui ». N’arrivant pas à envisager un nouvel avenir sentimental et ne pouvant te débarrasser d’une insupportable sensation d’abandon, tu t’investis de plus en plus dans l’action catholique et le piano, il t’arrive de donner quelques concerts et des cours. Tu t’intéresses à la montée de l’existentialisme sartrien, des années Saint-Germain-des-Prés, Jean Genet, Boris Vian, Albert Camus, Truman Capote qui vient de sortir « Les domaines hantés », Gaston Bachelard pour « La terre et les rêveries de la volonté », Saint Exupéry et sa « Citadelle ». Quelquefois un numéro de la NRF chez Gallimard et toutes leurs collections (aux couvertures non encore plastifiées…) avec toujours la même habitude : inscrire ton nom et ton prénom de ta belle écriture calligraphiée sur la première page intérieure.

 La France de l’après-guerre se modernise. En janvier 1948, on assiste à l’inauguration du barrage de Génissiat sur le Rhône, plus tard à celle de l’aérogare d’Orly ainsi que la création d’Air France et de la CGT. Le gouvernement Schuman succède à celui d’André Marie avant celui de Queuille. Le pays connaît une instabilité parlementaire chronique et des vagues de grèves à répétitions. L’Abbé Pierre va bientôt fonder sa première Communauté Emmaüs à Neuilly-Plaisance.

Les années passent. Un peu toujours la même routine entre ton travail à Lyon et les retours en début de soirée à La Valette. Tu envisages de prendre un appartement et quitter ta mère mais sans y croire réellement, Claudia Thévenet t’en impose et te le fait sentir. Une certaine morosité s’installe, une dépression ne disant pas son nom, de drôles de pensées te passent par l’esprit. Par exemple celle d’avoir… un enfant. L’idée germe brutalement dans ta tête sans savoir trop comment. Pour une jeune femme si réfléchie et si posée, cette lubie surprend. A bientôt trente ans, un désir de maternité, une pulsion irrésistible et sans fondement. Quelque chose d’envahissant, irrationnel et obsédan… du jour au lendemain, un géniteur à tout prix.

Le premier venu ?

u printemps 1950, une conversation avec un jeune homme dans le train de 18h32 au départ de Perrache direction Saint-Chamond. Un certain Pierre Coffy, âgé de 25 ans, originaire de Saint Julien-en-Jarez, à deux pas de chez toi. Un fils de famille, parents avec les Pinay, dans le tissage et la passementerie. Les Coffy, des filatures et des ouvriers, une entreprise très connue et beaucoup d’activités. Vous parlez de tout et de rien, de vos goûts, de vos habitudes. Attirée ? Pas vraiment, il n’est pas ton genre, trop petit pas assez grand (Paul Bala, 1mètre 95…), un manque d’ambition, de culture et de tant de choses. Tu remarques son habitude maladroite à tout amplifier, rendant une grande partie de ce qu’il raconte peu vraissemblable. Une détresse aussi, une petite douleur en lui qui te touche (de la pitié sans doute…). Te voilà intéressée par le personnage en ce qu’il va pouvoir t’être utile.

Six mois plus tard, les fiançailles et quelques questions. Pourquoi ce choix, pourquoi si vite ? Dans ta tête ce sera lui le géniteur et personne d’autre, le futur père de tes futurs enfants. Toujours ce besoin irrésistible de maternité, tu continues à te justifier ainsi. La réaction de ta mère ne se fait pas attendre, ses premières impressions ne sont pas très flatteuses, elle a vite jaugé d’un coup d’œil celui qui va devenir son gendre (à ses yeux un imbécile, un raté, un incapable), mais son nom fera l’affaire. Les Coffy, un patrimoine conséquent, des catholiques pratiquants, Claudia Thévenet veuve Tranchant opine du chef. En donnant son accord à un mariage qu’elle ne soutient pas, ne révèle-t-elle pas un double langage s’accordant à sa menace de 1942 : sent-elle qu’elle tient là, cet homme qui « doit faire souffrir » sa fille ?

Ainsi tes débuts de future épouse à Saint Julien-en-Jarez, la maison et l’entreprise Coffy, les ateliers, les ouvrières devant les métiers à tisser… les images font penser à Zola. Tu découvres ta belle-mère, Félicie Fournel et ton beau-père Jean Coffy mais aussi tes futurs beaux-frères et belles-sœurs, six au total. Tu te sens mal à l’aise mais ça ira, penses-tu. Il y a bien cette alerte, trois mois avant le mariage, ta belle-mère te prenant à part « vous savez Yvonne, Pierre a de très gros problèmes » qui en dit trop ou pas assez. Mais aussi curieuse absence de réaction de ta part, aucune demande d’explication. Quelque chose de ta vie, se joue dans ce silence

kr

Le mariage, un samedi 21 septembre 1951 à 17h30, mairie de Saint Julien-en Jarez puis église de La Valette devant les témoins Pierre Coron et Lucien Cazot et après contrat de mariage le 15 septembre précédent devant Maître Dervieux à La Valla-en-Gier. Les dés sont jetés, pour le meilleur et pour le pire… Je te regarde sur la photo, quelle Yvonne devant les yeux ? Un air hagard, un peu effarée, tenant à l’autre bout de son bras un homme qui va lui servir de mari et devenir mon père.

Du jour au lendemain, changement radical. D’une grande maison agréable à vivre à la Valette avec jardin et vie matérielle assez aisée tu passes à un petit appartement rue Masséna dans le 6em arrondissement de Lyon avec fins de mois difficiles et mari psychiquement perturbé (tu en prends conscience immédiatement). Cohabitation libre et consentie mais quelque part forcée, il t’oblige à quitter ton travail chez « Gilet Progil », fort de ses viriles certitudes et celles de son époque : un mari doit entretenir sa femme. En contre-partie, tu tiens ta grossesse tant désirée en te découvrant très vite enceinte… naissance prévue, septembre 1952.

Bientôt mère, c’est ce que tu voulais, non ?

JOHANNES BRAHMS (1833-1897)

Sous tes yeux chaque jour, le même scénario : alcool (que tu découvres aussi très vite), peurs, angoisses du lendemain, crises imprévisibles chez cet homme que tu ne reconnais plus ou que tu n’as jamais vraiment voulu connaître. N’avais-tu rien vu avant ou avais-tu simplement fermé les yeux ? Sont-ce les « gros problèmes » auxquels faisait allusion ta belle-mère avant le mariage, ce piège dans lequel tu t’enfermes désormais peu à peu ? Aucun réconfort à attendre du côté de ta mère qui observe de loin et a compris depuis longtemps. Essayes-tu de te consoler avec ton piano que tu as réussi à faire venir de Saint-Chamond ? Quel rôle joue la religion dans ton désarroi ?

En France, l’instabilité parlementaire s’amplifie. Après les gouvernements Schuman, voici celui de Pleven puis de Faure avant Antoine Pinay. Depuis ton mariage, celui-ci fait partie de la famille. Outre que sa femme est une cousine de ta belle-mère, tu es désormais très liée avec sa fille Odette. Il devient Président du Conseil au mois de             mars, et lance son emprunt. C’est un homme charmant, amateur de jolies femmes, fin diplomate. Plus tard il faudra aller lui dire bonjour à la sortie de la messe chaque dimanche, il me demandera quelquefois ce que je veux faire quand je serai grand. Le 5 août, l’affaire Dominici éclate en Provence et deviendra plus tard un film célèbre avec Jean Gabin. Es-tu allée voir les « Jeux interdits » de René Clément ?

e 18 septembre 1952, tu accouches d’une petite Brigitte à la maternité de Saint-Chamond. La grossesse s’est bien passée, on te conseille pourtant de renoncer à un éventuel deuxième enfant. Le retour rue Masséna est plus morose. Ta vie et ton avenir définitivement scellés, enfermés dans quelque chose qui n’a plus de sens. Une perte de confiance, un manque d’enthousiasme, « dire qu’autrefois j’étais si spontanée… ». Pierre t’assène à longueur de journées que « tu n’es bonne à rien », tu finis par le croire…. Lève-t-il la main sur toi ? Une peur au quotidien face à cet homme dont tu découvres chaque jour un peu plus la dangerosité. Encore 59 ans, onze mois et neuf jours à offrir au Seigneur.

 

Comment as-tu pu en arriver là ? Te marier avec quelqu’un pour se servir de lui comme géniteur et  te retrouver maintenant prisonnière de ton propre piège, imaginais-tu vraiment que la vie allait te laisser faire ? Par quel aveuglement as-tu pu croire que ton tour de passe-passe allait le laisser sans réaction ? Imaginais-tu que ton amour maternel très possessif allait masquer la réalité, submerger les apparences ? Pensais-tu pouvoir passer-outre l’identité de mon père comme homme et mari et te nier comme femme et épouse ? A peine peux-tu invoquer un manque de chance en ayant tiré un tel numéro (sans doute espérais-tu cohabiter avec un homme sans histoire, neutre et quelque peu transparent…) mais pour le reste, arrives-tu à expliquer cette tragique mascarade ? Toutes ces questions, le cœur de nos discussions beaucoup plus tard  à Lyon, Paris ou Saint Laurent d’Agny. Sans doute avons-nous réussi ensemble à t’en faire prendre un peu conscience, tu me l’as avoué à la fin de ta vie.

En juillet 53, le nom de Louison Bobet apparait dans le monde du cyclisme avec sa victoire au Tour de France et dans un pays où règne toujours une grande instabilité. Après le gouvernement Mayer celui de Laniel, en décembre René Coty succède à Vincent Auriol à la présidence, ce sera le dernier président de cette 4em république. 1954 débute par une vague de froid terrible en janvier, l’ abbé Pierre lance un appel à la solidarité sur les ondes de Radio Luxembourg. En juin, Pierre Mendès-France est nommé Président du Conseil et forme un nouveau gouvernement. Le 1er novembre débute la guerre d’Algérie, les soldats français sont mobilisés.

 

Custom Gallery: images not found

APPEL ABBE PIERRE, LYON ANNEES 50, PRESIDENT VINCENT AURIOL, MOBILISATION GUERRE D’ALGERIE 

 

Ton sentiment d’isolement s’accentue à chacune de tes visites à La Valette. Ta mère observe ton désarroi mais ne bronche pas, te laissant complètement seule. Aucune aide non plus du côté de ta belle-famille où tout le monde feint de ne pas voir le désastre mais ne dit mot. Seule Marguerite, une de tes belle-sœur, essayera d’agir dans quelques années mais tu ne le sais pas encore.

ue se passe-t-il au début de 1956 ? Te voilà enceinte pour la deuxième fois malgré les avertissements du médecin. La naissance est prévue pour la fin de l’année. Quatre ans après ta première grossesse, cinq ans après ton mariage, quelle mouche t’a piquée sinon t’enfoncer un peu plus avec une nouvelle charge sur les bras ?

Des suppositions et des questions.

J’ai tout imaginé (y compris que mon père ne soit pas mon père, hypothèse vite abandonnée, les photos parlent d’elles-mêmes…). Mes recherches m’ont amené à découvrir qu’après la naissance de Brigitte en septembre 1952, tu ne souhaites plus de contacts physiques avec ton mari sans pour autant engager une procédure de divorce. Un protocole se met alors en place entre vous deux : une tolérance à distance sous le même toit et dans le même lit (jusqu’en 1979) mais sans contact (d’ailleurs tout ce qui est lié à la sexualité te dégoûte, « faire l’amour » est une expression que tu ne prononces jamais). Ton mari semble s’en accommoder sans trop de mal, faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Un statut-quo qui va durer quatre ans jusqu’à cet inexplicable début 1956. Je t’ai souvent interrogée, tu as toujours éludé : cette nouvelle grossesse était-elle désirée ? Si oui, c’est un coup de folie quand on connaît le contexte. Si non, quelles en sont les raisons ? Mon père a-t-il abusé de toi, un « viol conjugal » beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense mais sujet extrêmement tabou (surtout dans les familles catholiques très pratiquantes). 50 ans plus tard, aucune avancé sur ce dossier.

Ta grossesse se passe assez mal. A bientôt 36 ans, ton corps ne semble plus vouloir supporter tant de lassitudes. Il te faut rester couchée fréquemment, avant de rejoindre pour les derniers mois la maison de ta mère à Saint-Chamond où tu accouches le 26 décembre d’un petit Didier. De ces 9 mois, qu’as-tu ressenti, pensé ou regretté ? Un imbroglio… les menaces de ton mari en permanence, son instabilité professionnelle, l’alcoolisme, comment faire désormais avec deux enfants ? Ton père te manque cruellement, plus d’épaule sur laquelle t’appuyer. Ta mère te montre toute sa cruauté dont tu prends conscience douloureusement, tu me l’avoueras trente ans plus tard. Si réactive devant les difficultés (elle l’a montré pendant la guerre), Claudia Thévenet ne manifeste ici aucune volonté pour prendre la situation en main et t’aider à en sortir sauf celle de t’enfoncer silencieusement.

A l’hôpital de Saint-Chamond, les choses se compliquent dans les jours qui suivent ton accouchement. Une fièvre puerpérale, te laisse très fatiguée et hospitalisée plus longtemps que prévu. A bout de souffle, tu quittes l’établissement sur un coup de tête avec 40 de fièvre en signant une décharge, malgré l’interdiction des médecins. Il te faut plusieurs semaines chez ta mère pour te remettre sur pied. On inscrit temporairement Brigitte, alors âgée de quatre ans, à l’école du quartier. Où est mon père en ces instants-là ?

Retour à Lyon en février 1957. Seule avec deux enfants et un mari inquiétant, tu t’organises pour rendre le quotidien le moins désagréable possible. Tu te consoles avec le piano ton échappatoire, et la couture, une de tes occupations favorites le soir quand les enfants sont couchés. Tu aimes aller te promener avec tes petits dans le parc de la Tête d’or tout proche. Et pour le reste, tu l’offres au Seigneur.

 

 

BRIGITTE ET DIDIER

SOULAC-SUR-MER  ETE 57

 

a France de 1957 connaît toujours les mêmes difficultés politiques, les gouvernements se succèdent (Guy Mollet, Maunoury, Félix Gaillard…) avec une mobilisation de soldats de plus en plus importante pour l’Algérie alors que sort sur les écrans « Le triporteur » qui va rendre célèbre Dary Cowl. Le Président Coty nomme Pierre Pflimlin, celui-ci est investi Président du Conseil avant la crise d’Alger le 13 mai. René Coty n’étant plus obéi par l’armée française, Charles de Gaulle se dit prêt à assumer ses responsabilités. Ton cousin Antoine Pinay annonce son ralliement au Général ainsi que Georges Bidault. Après la démission de Pflimlin, le Général De Gaulle est nommé Président du Conseil, il forme un nouveau gouvernement.

Avec ta mère vous suivez attentivement tous ces évènements car Jean Coron le jeune fils ainé de ton demi-frère Pierre, vient d’être envoyé comme appelé du contingent à Alger. Pendant ce temps, les établissements « Tranchant et Coron » prospèrent. Bien que novice, Pierre Coron, devenu entre-temps mon parrain, gère correctement les affaires, c’est un homme honnête mais peu audacieux. Profitant de la situation économique très favorable des « trente glorieuses », il n’a aucun besoin pour l’instant d’innover ou de prendre des risques. En décembre le général De Gaulle est nommé Président de la République, Antoine Pinay rentre au gouvernement et devient ministre des finances.

Rue Masséna, comment faire avec les menaces et les mensonges de ton mari ? Tu ne sais jamais exactement où il est, ce qui est vrai ce qui est faux. Le pire, le soir quand il rentre en titubant dans l’escalier et en fin de mois devoir demander honteusement une aide financière à ta mère : Claudia Thévenet asseoit ainsi au fil des ans, son pouvoir. Il te reste tes enfants qui t’occupent beaucoup. Tu veilles attentivement sur leur éducation religieuse et leur scolarité, messe et prière deux fois par jour et bientôt la première communion… tu commences aussi à m’apprendre le piano avec la « Méthode rose », bientôt ce sera une heure tous les soirs après la classe. Les livres vont devenir mes fidèles compagnons, tu m’en achètes régulièrement. A La Valette, je découvre avec toi la marche à pied dans le Pilat, notre fameux chemin de « La Roche », les crêtes de la Jasserie, les genêts, les airelles, le goûter sorti du sac, le clafoutis et le thermos de cassis avant la redescente vers Saint-Chamond.

Dans quelques temps, tu vas être tentée de prendre ton courage à deux mains… céder à Marguerite, l’une de tes belle-sœur, qui te propose de t’aider à divorcer « en s’occupant de tout ». Elle connaît l’état de son frère et n’a pas sa langue dans sa poche (sans doute est-ce elle qui a agît pour qu’on te prévienne de « quelque chose » avant le mariage). Elle t’observe depuis maintenant sept ans et aujourd’hui avec tes deux enfants, elle a la confirmation du piège dans lequel tu te retrouves enfermée et contre lequel personne n’a vraiment agi. J’ai toujours regretté de ne pas avoir été plus proche d’elle. Bijoutière à Saint-Chamond depuis la fin de la guerre, elle avait monté avec son mari à la libération  un premier magasin en centre-ville puis un deuxième quelques années plus tard. Energique, dotée d’un sens aigu des affaires, un peu brutale parfois dans ses réactions, elle n’en cache pas moins une sensibilité et une bonté qui la poussent, dans les situations les plus périlleuses, à agir en bousculant les conventions sociales. Catholique par tradition mais surtout par commodité, donc libre de tout engagement idéologique, elle ne s’embarrasse pas du dogme et des traditions. Ce sera la seule personne de la famille à essayer de te venir en aide, malheureusement sans succès, je veux ici lui rendre hommage.

Elle te relance pourtant et revient souvent au 17 rue Masséna quand Pierre n’est pas là (je me souviens de l’album « Les aventures de l’âne Bibichon » qu’elle m’avait offert) mais rien n’y fait. Une foule de questions t’envahit, un mélange de peur et d’envie… le quitter oui mais pour aller où ? Comment va-t-il réagir ? Que dire à Claudia Thévenet ? Et l’entourage familial, la clientèle de l’entreprise ? Quelle position par rapport à la religion ? Tu commets l’erreur de demander conseil à ta mère qui s’y oppose systématiquement : « Les voisins, tu y as pensé aux voisins ? Et puis vis-à-vis de l’entreprise, tu comprends… ». Elle te propose cyniquement de continuer à t’aider financièrement (en d’autres termes, acheter ton silence) et même t’humilier publiquement en allant parler à ton demi-frère Pierre Coron. Celui-ci botte en touche en déclarant, à juste titre, que cela ne le regarde pas…

e vent de libération qui commence à souffler sur la société française au début des années 60 n’a pas d’effet direct sur ton mode de vie. Enfermée, ligotée, prise au piège (ces mots reviennent souvent dans ta bouche), alors que tu rentres dans la quarantaine, ce qui se passe dehors te semble très loin. Tu vois tes enfants grandir avec plaisir mêlé à des soupirs d’angoisse et d’interrogations sur l’avenir, même si tu sais sauver les apparences en public, en famille ou à la messe. Tu parles souvent de ton père Johanès Tranchant en répétant que « …s’il avait été là, j’aurais sûrement divorcé, il n’aurait jamais accepté que sa fille vive ce que ton père me fait subir… ». Tu vas même m’affirmer qu’il « lui aurait fait descendre les escaliers quatre à quatre avec un coup de pied dans le derrière et en le chassant définitivement ». Il est très difficile d’affirmer à postériori comment Johanès Tranchant aurait réagi, les intérêts de sa fille avant les volontés de sa femme ? L’étude attentive de la psychologie de Claudia Thévenet, en particulier ce qu’il faut bien appeler son cynisme, m’amène aujourd’hui à être très prudent sur ce qu’aurait été sa réaction dans ce cas de figure…

Tu suis les évènements de 68 à la radio ou à la télévision mais comme pour tout le reste tu laisses ton mari parler politique, lui seul sait le faire en public… C’est l’époque où tu trouves un nouvel appartement, plus grand et plus agréable, mais toujours dans le même quartier. L’emménagement, en juillet 68 au 51 cours Franklin Roosevelt dans le 6em arrondissement de Lyon. Ce changement de résidence modifie tes habitudes. Il t’est désormais possible de recevoir plus de monde, ton mari de s’en prive pas. Repas, soirées… les occasions ne manquent pas et de se rattraper, l’appartement de la rue Masséna ne le permettant pas.  Es-tu réellement satisfaite de cette transformation ? La vitrine, les apparences se sont améliorées mais pas l’arrière-boutique.

Tu n’es pas plus émue que cela quand le 9 novembre 1970 meurt le Général de Gaulle, l’homme du 18 juin 40 et de la Libération pour ta génération. As-tu remarqué que les Tranchant, Coron et Thévenet semblent peu attirés par le gaullisme ? Pas toujours facile de les situer politiquement d’ailleurs, très à droite voire d’extrême-droite pour certains, conservateurs  parfois à l’excès mais discrets dans leurs réactions vis-à-vis de Pétain et l’Occupation (une certaine collaboration de fait, aucun acte de résistance, quelques recherches aux archives de la région avec l’un de mes cousins me l’ont confirmé), De Gaulle représente plus pour eux une période de l’Histoire que l’adhésion à un parti ou une idéologie. Dans ces années 70 tu découvres les revendications du Mouvement de Libération des Femmes, le droit à l’avortement (en 1971 le journal Le Nouvel Observateur publie le « Manifeste des 343 » qui fait grand bruit, des femmes célèbres déclarant publiquement avoir eu recours à l’interruption volontaire de grossesse). Tu te sens écartelée entre ta position de femme soumise à un mari abusif et des besoins légitimes d’émancipation mais avec au milieu de tout cela, tes croyances religieuses. A la radio, tu écoutes chaque jour en fin d’après-midi l’émission « Radioscopie » de Jacques Chancel, ton amour des livres et des mots (combien de mots-croisés en buvant ton café ?) ne change pas.

 

Custom Gallery: images not found

MAI 68, MORT DE GAULLE (NOV 70), MOUVEMENT DE  LIBERATION FEMININE, MINI-JUPE….

 

ffet de l’air du temps ? C’est à partir de 1973 que germe en toi l’idée de retravailler. Tes enfants sont désormais grands, une envie de gagner un peu d’argent toute seule, de te libérer de quelque chose. Certes ton mari monte aux rideaux, piqué au vif dans sa virilité mais pour une fois tu ne lui cèdes pas et trouves un emploi à mi-temps à Lyon dans une société spécialisée dans les échanges linguistiques pour étudiants avec l’Angleterre et l’Allemagne. Tu es ravie, cela te rappelle Londres, la Tamise et Big Ben. C’est aussi l’époque où tu t’engages dans le périlleux projet de faire construire une maison, donc d’avoir un jardin : ta mère, voulant organiser sa succession de son vivant, te lègue un terrain de près de 4000 m2 à Saint Laurent d’Agny. Les travaux démarrent à l’été 1974, elle aura à peine le temps de voir les fondations de la maison.

Claudia Thévenet s’affaiblit en effet brutalement à Noël de cette même année, une pneumonie dont elle ne se remettra jamais. A 88 ans, elle n’assistera donc pas à la fin des « trente glorieuses » et aux effets dévastateurs du premier choc pétrolier (hausse générale du prix du baril de pétrole modifiant complètement le paysage économique…), le début du changement  d’un monde. A la Valette, les établissements « Tranchant et Coron» subissent de plein fouet les conséquences de la crise économique. Les habitudes de consommation ont changé, les sodas et Coca Cola font leur apparition, et la concurrence fait rage avec la multiplication des grands magasins. Pierre Coron est obligé de licencier. Peu audacieux dans une période où il faudrait innover (« Ah… si mon père était là », dis-tu souvent), il a du mal à trouver de nouveaux marchés, de nouveaux clients. L’entreprise stagne puis décline.

Tu soignes ta mère pendant trois mois. Elle perd conscience dès les premiers jours de sa maladie et ne reconnaît plus personne. De semaines en semaines sous tes yeux, son déclin. Le temps de commencer à faire un premier bilan.

Claudia Thévenet est une vraie énigme dans ta vie, une souffrance, une dépendance psychologique et économique majeure, un manque d’amour et de tendresse, un désespoir muet : ces mots sont les tiens. Il te faudra attendre plus de quatre-vingt ans avant de pouvoir les prononcer.

Pourquoi cette froideur, cette distance de sa part ? Tu ne sais plus quoi penser de son mariage avec ton père, arrangé ou pas. Sans doute ne peux-tu t’empêcher de reconnaître qu’elle a toujours été une femme de pouvoir, intelligente, fine observatrice, ayant délibérément et cyniquement fait silence sur ce que tu vivais. En affirmant par trois fois dans les années 90 et 2000 que « tu avais bouzillé ta vie », arrives-tu à t’avouer que La Valette a été le noyau dur de ton problème (peut-être plus que ton mari…) ? Le nœud de la question, la source de notre enfermement et d’une soumission à un silence destructeur, finissant par légaliser la violence familiale, une maltraitance collective ne disant pas son nom ? Un monde clos, un b(r)ouillon de culture pour deux solitudes égarées. Que se serait-il passé si cette poudrière avait basculé dans le drame (nous en fûmes tout proche à certains moments…) ? Ta mère a sans doute joué à la roulette russe.

Claudia Thévenet… un casse-tête, un chantier jamais ouvert,  une expérience sensible à explorer. Elle cristallise tous les paradoxes, l’attachement et la méfiance, un personnage de roman : il faudrait lui consacrer une biographie. En démonter la mécanique, la comprendre sans la juger, remonter à la source, connaître ses souffrances, ses contradictions (faire pour elle ce même long et lent travail anthropologique…), la tenir à distance pour mieux s’en approcher. Je sais peu de choses de son passé, son enfance, ses parents…  toute son histoire. Elle a échappé (de peu…) à mes questions, en décédant trop tôt alors que je venais d’atteindre mes dix-huit ans. Elle disparaît en effet le 24 mars 1975, pendant les vacances de Pâques. Un matin gris et froid avec quelques flocons de neige dans le ciel, alors que passe à la radio « Le sud », la chanson de Nino Ferer. Une page s’est alors  tournée.

t une autre s’ouvre très vite. Le 4 juillet de cette même année, tu emménages dans ta maison du « Gorgy » à Saint Laurent d’Agny. De nouvelles habitudes… Pierre travaille encore à Lyon même si son activité a diminué, conséquence de la crise économique. Tu te lances dans le jardinage et les plantations de fleurs et d’arbres. Tu gardes ton allant pour la marche à pied, l’été précédent nous avons tous les deux arpentés les pentes du Chablais du côté de Morzine pendant près de deux mois, de longues balades dans les alpages et les sommets environnants. Sac à dos, toute la journée, nez au vent, affamés de sentiers et de marches dans les névés. Tu m’encourages à tenir un journal, tous les soirs pour y inscrire nos randonnées et nos sensations, je commence à avoir vraiment le goût de l’écriture, savourer le plaisir des mots, le jeu des sonorités… Tu m’invites également à faire un herbier avec les fleurs de montagnes. Je découvre l’altitude et les sommets partagés, cette passion ne me quittera plus jamais. Nous organiserons également quelques escapades en Oisans et le massif des Ecrins, souvenirs de tes vingt-ans pendant la guerre et de tes séjours chez ta tante Fernande.

La Vie mode d'emploi

Le piano, au moins une heure tous les matins. Fidèles de l’émission « Apostrophes » de Bernard Pivot le vendredi soir, nous échangeons souvent sur les dernières parutions, tu découvres mes écrits et bientôt mes premières publications. Nous débattons à l’infini de religion, mon athéisme te peine et t’interroge, comment ai-je pu en arriver là me répètes-tu, alors que tu m’as « toujours élevé dans le respect des valeurs chrétiennes » ? Je te l’explique mais sans te convaincre : cette question religieuse va quelque peu empoisonner nos années à venir (en particulier lorsque je ne ferai pas baptiser mon fils). L’actualité footballistique occupe aussi nos conversations, tu t’intéresses de très près à ce jeu…. ta connaissance pointue fait parfois sourire ton entourage, surpris de découvrir tout ce savoir « populaire » chez une personne à l’allure si bourgeoise, Bach ou Beethoven aux côtés de Platini ou Jean-Michel Larqué… Tu n’hésites pas à parler coup-franc, hors-jeu, dribbles et contre-performance en scrutant classement, différences de buts tout en pestant parfois contre les arbitres. Aucune  retransmission télévisée ne t’échappe, avec tes joueurs fétiches en ces années de « fièvre verte », Dominique Rocheteau à Saint-Etienne et Bernard Lacombe à l’Olympique Lyonnais, plus tard un faible aussi pour Juninho et ses célèbres coups-francs. Je découvre une mère baroque, un peu fantasque, originale… et mesure ce qu’aurait pu être ta vie sans ton mariage.

C’est aussi la période où tu apprends à jouer au bridge en t’inscrivant dans un club. Tout t’y plait : le jeu, l’entourage (des médecins, des avocats, des industriels, ton milieu d’origine, tes années de jeunesse…– je me moque de toi quelquefois), tu finis même par être classée. Ton mari voit tout cela d’un très mauvais œil…. Face à ses crises, je t’encourage encore et toujours (dans le vide) à divorcer, même si tu n’as désormais plus aucunes excuses à me présenter. Ma sœur et moi sommes désormais adultes, ta mère n’est plus là, et à 60 ans pourquoi ne pas recommencer autre chose ailleurs ? J’aimerais tant te voir à l’abri, en sécurité, plus heureuse mais ta réponse reste toujours la même : « et ton père, qu’est-ce que je vais en faire de ton père ? Que va-t-il devenir… une loque ? ». J’échoue dans toutes mes tentatives.

 l’été 77, nous faisons ensemble notre dernière balade en montagne, dans le massif de la Meije en Oisans. Une montée au refuge Evariste Chancel, .pourtant facile, où tu montres pour la première fois de grandes difficultés, un essoufflement anormal. Au retour, le cardiologue diagnostique un souffle au cœur t’interdisant désormais toute marche en altitude.

 Dans cette deuxième partie des années 70, nous quittons la maison, ma sœur et moi. Brigitte se marie en 1978 avec un jeune homme de Saint Laurent d’Agny, je l’imite en 1979 en épousant Annie. Tu te sens franchir un palier, l’ombre de la vieillesse…même si l’arrivée de  ta première petite-fille, te réjouit beaucoup. Tu viens souvent la voir à la maison, j’en profite comme d’habitude pour essayer de te convaincre d’envisager ta retraite autrement qu’avec mon père. Je consulte même des associations pour la protection des femmes maltraitées, j’y apprends la distinction juridique entre violences physiques et violences psychologiques beaucoup plus difficiles à prouver… (la notion de harcèlement moral est encore très floue dans la législation). Comment aider une mère apeurée, frissonnant au moindre mouvement de son mari faisant irruption dans une pièce ? Comment prouver une agression ? Très difficile d’expliquer aux autres ce qu’est la peur au quotidien, il faut l’avoir vécu. Je veux vous éloigner l’un de l’autre toi et mon père, pas vous séparer brutalement. Trouver une solution équitable, ne pas rajouter de la violence à la violence.

n 1983, avec  Annie et ma fille pour partons nous installer à Paris. Tu montes régulièrement nous voir. Nous en profitons pour nous promener tous les deux sans se savoir surveillés par mon père. Se succèdent ainsi les musées, les galeries, parfois le théâtre. Au cinéma, je te fais découvrir Godard (et son « Pierrot le fou » qui te bouleverse), Resnais, Rivette et quelques autres. Tu t’intéresses de plus en plus à ce que j’écris, mes projets d’expositions, etc… tu viens me voir à l’ Ecole des Hautes Etudes., tu t’inquiètes de mon avenir. Je te fais connaître quelques amis peintres ou photographes. Nous prenons parfois l’habitude de finir les fins d’après-midi dans une brasserie de Saint Germain-des-Prés ou à Montparnasse, discuter encore et toujours de la vie, de la liberté et de ta situation conjugale. Ces parenthèses parisiennes se referment très vite en respectant toujours le même scénario. Arrivée très crispée, tu te libères au fil des jours me permettant ainsi de découvrir une Yvonne rieuse et drôle, espiègle, l’impression de ne plus avoir la même mère (sans doute étais-tu comme cela avant ton mariage) puis la veille du retour à Saint Laurent d’Agny, ton visage se ferme, mal au ventre… Je te raccompagne très tendue Gare de Lyon, un dernier regard, dans deux heures l’interrogatoire de ton mari, « qu’as-tu fait à Paris, qu’avez-vous dit tous contre moi, comploté, etc… » et puis le train s’en va, c’est fini.

En 1985, tu t’apprêtes à être grand-mère pour la deuxième fois, Annie attend un petit garçon pour le mois de septembre, lorsque tu tombes malade au printemps. Des problèmes intestinaux, avec un risque de cancer, sont diagnostiqués, une opération est prévue début juillet. Tout se passe bien, un mois à l’hôpital avant un séjour de plusieurs semaines en août dans une maison de repos. Le rétablissement est suffisamment conséquent, même si tu en gardes longtemps des séquelles, pour te permettre de nous rejoindre à Paris lors de la naissance de notre fils, le 20 septembre.

Dans l’année 1986, tu perds ton demi-frère Pierre Coron. Il incarne des moments forts de ta vie (La Valette, l’entreprise…) même si tu n’avais pas une réelle complicité avec lui, un peu de ta jeunesse s’en va définitivement. Dans la même période, ton mari décrète vouloir se mettre à la retraite. Une vraie panique pour toi, devoir le supporter tous les jours du matin au soir. Tu t’attèles au lourd travail de reconstituer son incroyable parcours professionnel (42 entreprises recensées…), un casse-tête.

Le piano reste ton refuge et la littérature ton univers privilégié. Tu ne manques aucune émission littéraire et à chacune de nos rencontres, nous n’en finissons pas de discuter des livres et des revues. N’habitant plus Lyon, j’ai désormais plus de recul pour vous observer toi et Pierre, je suis atterré par la situation. chaque fois que je reviens à Saint Laurent. Je n’en peux plus de te voir terrifiée chaque fois qu’il élève la voix ou à chacune de ses agressions (ainsi s’attaque-t-il aux pneus de ta voiture, te confisque des objets en faisant croire que tu en es responsable, te vole régulièrement de l’argent dans ton sac, raconte rumeurs et bobards sur toi, tu m’avoues même avoir pensé à te suicider un jour de crise… mais ta foi religieuse t’en a empêchée). Il est dangereux, je ne sais plus comment te le faire comprendre mais suis très seul pour te le faire entendre « Je suis trop vieille pour me séparer de lui », soupires-tu. Tout est bloqué, cloisonné.

Vers 1990 vous vous retrouvez ainsi tous les deux retraités, en tête à tête au Gorgy, un vieux couple définitivement ligoté l’un à l’autre. Le goût des voyages ne t’abandonne pas. Tu t’échappes quelquefois, seule ou avec des amies, en Turquie (souvenir ému d’Istanboul où tu me ramènes un très beau porte-feuille en cuir…), à l’Ile de la Réunion, en Irlande et en particulier Dublin (sa bibliothèque prestigieuse, le Livre de Kells et ses enluminures…), en Sicile ta visite à l’Etna te bouleverse, la Suisse et la Belgique te ravissent. Quant à la Grèce, tu rêvais d’y aller depuis si longtemps ! En Tunisie, tu repères de loin l’ancienne propriété de ton oncle Joseph de La Blancherie. A chaque retour, tu me parles longuement des musées parcourus, des galeries visitées. Insatiable, toujours le même désir de découvrir, apprendre… notre relation est indissociable des mots, du mouvement des idées et de la culture. J’essaye de te faire découvrir internet mais sans succès, quelque chose te dépasse dans ce monde nouveau qui s’annonce.

 

Custom Gallery: images not found

VISITE A LA TOUR EIFFEL, « PIERROT LE FOU » « LES VALSEUSES », VOYAGE A LA REUNION 

Custom Gallery: images not found

VOYAGES A ROME, DUBLIN, ISTAMBUL, ATHENE

 

ers 1993, tu es prise de violentes douleurs faciales, des fulgurances te laissant tétanisées, à se taper la tête contre les murs me dis-tu. Le diagnostique est brutal et sans appel, névralgies faciales de plus en plus aigües jusqu’à la fin de tes jours. Une tentative d’opération a bien lieu en 1995 mais sans succès. Toujours prévenant, ton mari rétorque que « tu fais beaucoup de cinéma… » . Ces névralgies (illustrations physiques de ta réalité intérieure… me suis-je souvent répété), altèrent envies et initiatives. Te sentant trop diminuée, tu abandonnes la pratique du bridge à mon grand regret. Heureusement, toujours le piano (une heure tous les jours) mais au fil des ans, la disparition inéluctable de tes anciennes amies,  Saint-Chamond ou ailleurs, celles que tu as connues au pensionnat Saint Charles ou plus tard. En passant le cap de l’an 2000, tu me confies que tu « ne pensais pas vivre si vieille », je te rétorque que tu dois avoir une bonne influence génétique de type Thévenet… N’as-tu pas eu une grand-mère décédée à plus de 100 ans ? Tes heures de lecture diminuent, les yeux ne pouvant plus supporter la moindre ligne. Une certaine dépendance s’installe.

Avec ton mari, le temps n’efface rien. Les mêmes tensions, les mêmes mesquineries, le même mode de fonctionnement, la même violence dans vos corps affaiblis. Indissociables l’un de l’autre, un duo duel et ses mêmes réflexes. Comme s’il fallait ne rien perdre de vos dernières années, consommer jusqu’au bout cette détestation de l’autre, tout en ne pouvant s’en arracher.

 partir de 2010, mon père se déplace de plus en plus difficilement. Quelques chutes soudaines et inexpliquées, tu l’accuses de ne pas regarder suffisamment « là où il met les pieds », avant l’aggravation de son état l’année suivante. En janvier 2012, il maigrit beaucoup puis est hospitalisé en avril, il ne reviendra jamais à Saint Laurent d’Agny. On lui diagnostique une dégénérescence des neurones aux conséquences irrémédiables. Il s’affaiblit progressivement avant de décéder le samedi 12 août 2012 vers 22h30. Fidèle à lui-même, il t’a préalablement téléphoné deux semaines avant, ultimes forces pour t’insulter copieusement, te reprochant d’être cloué sur un lit d’hôpital par ta faute. A la messe d’enterrement et au cimetière, en épouse modèle tu maintiens jusqu’au bout, face au regard des autres, l’illusion du couple. Te voici veuve (presque) éplorée, je m’amuse à te le faire remarquer. L’ombre te ton mari plane dans la maison, et toi toujours aussi craintive, l’impression qu’il va  faire irruption….

Les mois passent. Tu as le temps d’assister à la légalisation du mariage homosexuel en 2013 malgré les cris d’hystérie de la « Manif pour tous », ce qui m’amène à me désolidariser définitivement de la communauté catholique dont je suis issu, en me faisant débaptiser auprès de l’archevêché de Saint-Etienne. Je t’en informe et à ma grande surprise au lieu de me blâmer, tu t’intéresses à la cohérence de ma démarche. Ainsi discutons-nous de mon engagement au sein de l’association LGBT, cela te dépasse un peu mais pour la première fois tu sembles comprendre un peu ma position.

L’année suivante tu deviens arrière-grand-mère pour la première fois avec la naissance de Margot, fille de ton petit-fils  et de sa compagne. Tu n’as pas le temps d’assister à leur mariage en 2015 car en janvier ta santé se dégrade. Une grande fatigue, une usure. Le moindre effort te fait beaucoup souffrir, tu ne quittes plus ton fauteuil. Je laisse mon téléphone ouvert pour que tu puisses me joindre à tout moment, des crises brutales d’angoisses en mars et avril.Dans les moments de répits, nous échangeons  encore sur le passé (ta mémoire un peu défaillante nécessite de l’aide : je te rappelle la couleur de la tapisserie de la chambre à La Valette, d’une promenade dans le Pilat, quelques évènements politiques, je te lis des poèmes…) également sur mon attitude à venir vis à  vis de ton enterrement. Vais-je ne pas y aller comme pour mon père ? Je t’explique en détails ma position, son extrême complexité, tu m’écoutes attentivement et pour la première fois ne me juge pas. L’évidence d’une sérénité exemplaire malgré la souffrance, un corps à corps avec la mort à bout de souffle. Tu me parles de Saint-Chamond, de Lyon… j’aime nos échanges enfin délivrés du poids du passé.

                    

insi nos derniers week-end en mai et juin. Désormais seule dans ton face à face avec l’essentiel, tu m’impressionnes… — libre comme l’air, presque joyeuse alors que tu n’as jamais été aussi mal en point. Pour la première fois, ton mari n’est plus présent dans tes pensées. Il faut que mon père soit mort pour alléger le présent…

Le samedi 4 juillet à 4 heures du matin, tu es hospitalisée en urgence pour un début d’hémorragie gastrique. Encore lucide quelques jours, nos derniers échanges dans ta chambre d’hôpital me ravissent. Tu te montres espiègle, pleine de philosophie et finalement ravie d’en finir, tout est bien qui finit bien, j’ai fait mon chemin me dis-tu. Un clin d’oeil, quelques plaisanteries encore (je n’aurais jamais imaginé que ton agonie puisse être aussi drôle, légère et insouciante, tu me donnes presque envie de partir avec toi !). Le vendredi suivant, tes derniers mots sont pour la crise financière en Grèce et … Alexandre Lacazette, le football jusqu’au bout !

Tu sombres dans le coma le lendemain, avant de t’éteindre le mercredi 15 juillet à 5 heures du matin. Tu es enterrée le samedi dans l’après-midi, une messe est dite en l’église de Saint Laurent d’Agny avant l’inhumation au cimetière de Saint Julien-en-Jarez pour y être ensevelie aux côté de ton mari pour l’éternité (un comble…).

Comme pour mon père trois ans plus tôt, je ne participe à aucune de ces cérémonies.

                                                   

GEORG FRIEDICH HAENDEL 


ETYMOLOGIES, MANIERES DE DIRE MANIERES DE FAIRE, LANGUES POPULAIRES, CURIEUSES, SAVANTES OU IMAGINAIRES...
MARECHAL NOUS VOILA : Hymne officieux de la France de Vichy pendant les années d’occupation. Paroles de Montagard, musique de Montagard et Courtioux. Lancé en 1940 et imposé dans les cours de récréation, rassemblements, cérémonies
                                                          

 AUTOPSIE     D U    QUOTIDIEN    DYVONNE

 

     AUTOPSIA (GREC) : CHOSE(S) VUE(S) PAR SOI-MEM

 

 

                                                                            Rembrandt Harmensz. van Rijn 007.jpg

« LA LECON D’ANATOMIE DU DR TULP » REMBRANDT (1632) 

 

 l est d’usage de pratiquer une autopsie après la mort d’un individu lorsque celle-ci est considérée comme a priori suspecte (suspectus, latin : examiner de bas en haut un sujet, en apprécier la totalité). Il s’agit alors de retirer les éléments internes afin de mieux les étudier dans le détail en procédant à une ouverture du corps puis la mise à nu et à distance des organes, selon des techniques diverses (dites histologiques ou anatomo-pathologiques) permettant un examen catégoriel et spécifique propice à l’analyse. Cet exercice est assimilable à une démarche anthropologique des sciences humaines telle que l’a formulée Claude Lévy Strauss (anthropos, homme au sens général et logos, discours) en cherchant à étudier l’être humain dans sa globalité et toutes ses singularités sur un plan physique (anatomique, physiologique, évolutif, morphologique…) et culturel (socio-religieux, psychologique, linguistique, géographique…). On peut aussi penser à la philosophie post-moderne des années 60 dite de la « déconstruction », telle que Jacques Derrida l’a explicitée dans sa pratique d’analyse textuelle mettant en lumière les décalages et les confusions du Sens à travers différents écrits — philosophie, littérature, journaux — centrés sur les postulats et les sous-entendus du texte lui-même. Aujourd’hui, l’autopsie du quotidien d’Yvonne Tranchand s’empare de l’outil « Astrolabe Compendium » et de ses différentes rubriques et applications… pour mener à bien un travail anthropologique de mise à jour et à nu du sujet Yvonne Tranchand dans la pratique quotidienne de son existence.

ETYMOLOGIES, MANIERES DE DIRE MANIERES DE FAIRE, LANGUES POPULAIRES, CURIEUSES, SAVANTES OU IMAGINAIRES...

 

ENCYCLOPEDIE I rubrique 8, application « Petit musée des aperçus« 

 

« L’HOMME QUI MARCHE »

ALBERTO GIACOMETTI

LE CORPS D’YVONNE VU DE LOIN 

 

ec, maigre et longiligne le voilà qui accroche et agrippe, se retient. Tout en os et en nerfs, la graisse n’y a pas de prise. Une structure sans chair, une articulation de nœuds et formes rectilignes. Il avance à pas saccadés et grandes enjambées. La fantaisie n’a pas lieu d’être, ni la recherche de la séduction. Très peu de courbes et rondeurs inexistantes. Le corps semble n’exister que par sa fonctionnalité, rien de superficiel. Il peut pincer, serrer, tenir en tenailles, s’accrocher.

 

E N   C H A N T I E R

 

POST PROPOS

 

« CE QUI FAIT QUE LES HOMMES MEURENT, C’EST QU’ILS NE PEUVENT PAS JOINDRE LE COMMENCEMENT ET LA FIN. » 

MUSEE DE L’HERMITAGE, SAINT PETERSBOURG (RUSSIE)

 

 

L’OEUF ET LA PERLE

 

 « LE JARDIN DES DELICES » JEROME BOSCH (1503)

 

 

Je ne suis pas prêt de vous oublier…

Vous voilà pour toujours dans ma mémoire, enfants d’une métaphore. Résidents à plein-temps d’un monde déstructuré où 1 + 1 ne font plus tout à fait 2, anciens héros d’un récit romanesque à réalité décalée, passagers clandestins de votre propre destin, jamais vraiment détachés l’un de l’autre… à l’infini, un imbroglio. Une génération et 300 pages plus tard, que reste-t-il de ce récit anthropologique ?  Empêtrés volontaires dans une vraie fausse gémellité contrariée, miroir déformant d’une fécondité « accouchant » par votre mariage le 20 septembre 1951 de jumeaux peu ordinaires (de type monozygotes : une ovule, un spermatozoïde, deux embryons, un même patrimoine génétique avec ressemblances confondantes mais incapacité à se singulariser).

Un lien factice mais bien réel, générateur d’un roman ayant produit et fabriqué votre Histoire. Un récit familial dépositaire d’une mémoire paradoxalement chargée d’une Vérité « donnant naissance » à un simulacre de cellule, gamète mâle / femelle, un œuf et sa figure fermée masculin / féminin. Le symbole de l’unicité dans la dualité soit un jeu des contraires développant à son insu un imaginaire diploïde (« diploos », en forme de double) à l’abri des regards, dans un théâtre d’opérations « baissant son rideau » en deux temps avec la disparition de ses personnages : vos décès respectifs, les 11 août 2012 et 15 juillet 2015.

61 ans d’une réalité seule et ensemble, condamnée à une perpétuité tournant en rond, réduisant l’existence à une navigation à l’abandon entre deux pôles Alpha et Omega (lumières et obscurités, vos apparences au goût de caché…). Deux sujets prisonniers d’une tyrannie et de sa quête perdue d’avance mais pleine de Sens et de mouvement traduisant l’essentiel paradoxal du Vivant. Une vie à tâtons et travers, enfermée dehors mais porteuse de Lumière à l’intérieur, où tout ce qui fait Sens chez l’Un rencontre l’Absence de l’Autre dans un exercice de maïeutique invisible à l’œil nu pour « sortir de là, naître et renaître encore, exister enfin… ».

Votre enfer bancal exprime à sa manière le mystère du lien dans son comment dire et vivre l’Unique et le Multiple, son étrange étrangeté dans sa tentative d’éclosion d’un monde et de sa conscience, une manière incessante de « prendre Parole et Place » sans jamais y arriver… Une incarnation à deux d’une vérité du Vivant, la conscience de son impuissance. Et de cette traversée sans Nom, l’apprentissage à vos dépens et souffrances de l’Indéfini (Inde/finis – lat., dont la finalité est à l’intérieur… dans le caché, le silence, le mystère et l’invisible), l’essence d’un langage faisant Sens dans son Ici et son Ailleurs.

Comment nommer l’insaisissable ? Sans doute faut-il aller voir du côté du transgénérisme pour saisir un peu votre échappement au monde. Ainsi une manière de « parents transgenres », à l’intersection de deux contradictions, à mi-chemin du monde et de l’espace du dedans, dans ce quelque chose faisant territoire d’une Parole questionnant un genre ne pouvant dire son Nom… le monde d’Yvonne et Pierre sans véritable frontière. Ni complètement femme tout en étant mère mais pas vraiment épouse pour l’une, un peu homme tout en essayant d’être père sans vraiment être mari pour l’autre. Une illusion de formes et de statuts en mouvements, une confusion de genres égarés mais pas forcément perdus, face à une société de l’immobile et du contraire exigeant de toujours se nommer, s’individualiser, se normaliser.

De cette fracture entre la norme et la différence, une violence et un chaos mais de cette conscience une richesse. La chance et la contrainte d’en avoir été témoin si longtemps m’ont obligé à opérer ma propre révolution copernicienne, un renversement de valeurs révélant, par le mouvement même de mon travail, quelque chose d’Autre de vous. Ainsi votre « œuf » a-t-il fini par se faire nacre et brillance dans toute sa diffraction et son éclat précieux d’un ailleurs éclairant. Un « Jardin des délices », une philosophie de la perle…. – toute votre Histoire dans ce récit des Lumières, aujourd’hui un peu le mien.

Lorsque le Temps fait son œuf (du grec zygote… lien), le Vivant et son oeuvre font lieu… le monde et son réel naissent alors toujours d’une fracture. Un penser baroque de la perle, celle du semblable et du différent (port. « barroco », perle irrégulière) dans sa féminité et sa créativité sous la protection d’une Lune (« perle de la nuit » dans la tradition arabe), brillant dans l’obscurité. Miroir de toutes les inversions, effet de ses contraires, la perle est la seule pierre précieuse issue du vivant (huître) à laquelle, grâce à l’intervention de l’homme, on fait subir un délicat procédé de fécondation invisible à l’œil nu (en ce qui vous concerne, un mariage arrangé dans le caché déformé). Sans axe donc sans symétrie sauf déguisée (le joaillier ou d’autres peuvent en jouer… il est possible de laisser croire à une perle parfaitement ronde et devenir ainsi théâtre de la comédie du réel), la voici mère potentielle de tous les vices et vertus (et ses hémisphères à l’envers … — le Haut devient le Bas, la Terre se prend pour le Ciel avec un Nord un Sud inversés).  Un  indéfini bousculant l’ordre d’un monde dérouté et déroutant dans l’ICI de son oeuf et l’AILLEURS de sa perle.

Sans doute faut-il en accepter le mystère et l’Indicible, la méconnaissance mais non l’ignorance… Un décentrage du Sens, une révolution copernicienne à l’intérieur et au-delà de soi, une découverte revisitée (comme jadis, l’abandon d’une croyance en une Terre au centre de l’univers puis du Soleil au cœur de l’espace jusqu’à la conscience d’une galaxie au centre de nulle part), un principe post-moderne touchant la matière même de l’espace du dedans et de son langage illimité : la Parole et sa géolocalisation. Autant de questions autour de ce qui fait Centre donc Sens paradoxal dans votre jeu de dupe et de double, cœur d’un système jamais complètement ouvert mais pas vraiment clos, conscience d’un Infini sans savoir qui parle et ce qui est dit dans cet inachèvement.

Quarante ans d’observations à décrypter votre « Ciel «  m’ont amené à penser que je sais ce que la « matière », cosmique ou langagière, d’Yvonne et Pierre N’EST PAS mais je ne sais toujours pas ce qu’elle EST, sauf une transgression des repères. Une réponse en creux à quelque chose d’Autre (une visibilité invisible intemporelle faisant de l’instant, une durée). Ce que le Je ne veux pas dire mais que malgré lui et sans comprendre il dit quand même. L’exactitude d’un Souffle passant, réel mais inexistant.

Qui êtes-vous Pierre et Yvonne, dans et hors de moi ? Quelque chose (me) parle mais sans savoir quoi, un lien sans attachement… Une ténébreuse Lumière similaire au manque de connaissance sur la matière noire de l’univers,  « matière transparente » selon les astrophysiciens, et la matière de notre espace intérieur, ce point central opaque si muet si parlant, noir dans toute sa transparence… — là où l’infiniment grand (du cosmos) rejoint l’infiniment petit (du centre de soi).

Entre nous, quelque chose nous tisse, nous lie et nous délie (une gamète mâle/femelle entremêlée mais dissociée), une absence visible dont l’ampleur de sa dualité a fini par créer en moi une tension dialectique entre la théorie de la vie et la réalité du vivant. On sait que la matière noire agit comme creuset, espace de condensation permettant aux galaxies de se former. Votre lien a pu agir sur moi comme facteur régénérant, réceptacle, acteur d’une énergie « noire » structurant un système de langage similaire aux étoiles et galaxies où se niche ainsi l’alchimie d’une Vérité du vivant et du mouvement… — l’œuf à la perle dans la création d’un monde et toutes ses Re-naissances. Ainsi s’est construit en silence, grâce à vous et tout contre vous, mon Astrolabe Compendium, autre réceptacle d’un système de langage réinventé et fil conducteur pour nous connaître et nous retrouver, un Alpha et son Omega. Quelque part dans le ciel et les nuées, les soirs de constellations et de nuit étoilée, mon histoire de la Grande Ourse…

Il m’arrive de penser encore et toujours à vous.

Voici la trajectoire d’Orion dans sa course vers la Lune, Vénus en Verseau avant sa conjonction avec Jupiter, une voûte et ses aspirations. J’aime alors à m’imaginer qu’ici et là-bas s’inscrivent la trace et la poussière, une météorite… — le souffle du vent dans les sapins du Pilat, les lumières du phare de Cordouan, le mouvement des vagues sur la plage de Royan, la fièvre du départ en vacances, les premiers lacets de la route du Galibier, l’odeur des pinèdes en Espagne, la vaisselle du dîner sur la nappe blanche, le soleil d’Italie… éphémères correspondances dans ce qui fût un entre nous partagé, l’illusion d’un récit au cœur d’un ailleurs qui n’a peut-être jamais existé mais  où aujourd’hui je peux enfin vous appeler sans crainte, Papa et Maman.

ETYMOLOGIES, MANIERES DE DIRE MANIERES DE FAIRE, LANGUES POPULAIRES, CURIEUSES, SAVANTES OU IMAGINAIRES...
JARDIN : 2em quart du XIIem , terrain généralement clos où l’on cultive des végétaux utiles ou d’agréments. 1732 : jardin où l’on cultive des espèces classées de façon à en permettre l’observation scientifique. Latin, hortus gardanus (gardo, clôture), Berry, jardrin. Provençal, gardi. Italien, giardino. Le jardin est associé au paradis en tant que parc, enclo délicieux, lieu de méditations spirituelles ou « Dieu plaça Adam et Eve… »

 

 

 

F
F
Twitter
astrolabe10 on Twitter
6 people follow astrolabe10

F