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DIDIER COFFY

 

EN LIEN AVEC DICTIONNAIRE DE LA MEMOIRE, COMPENDIUM COULEURS

L’ECOLE AFRICAINE

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L’éducation va-t-elle redevenir une priorité de l’aide internationale en Afrique ? La conférence de reconstitution des ressources du Partenariat mondial pour l’éducation (PME), prévue les 1er et 2 février à Dakar, aura valeur de test. Le PME est le seul fonds multilatéral consacré à l’éducation. Il cible les pays les plus pauvres et, en leur sein, les populations les plus fragiles. Les pays du continent en sont donc les principaux bénéficiaires.
La France plaide depuis plusieurs mois pour une aide accrue à l’éducation. Lors de son déplacement à Ouagadougou, au Burkina Faso, en novembre 2017, Emmanuel Macron a réaffirmé que l’éducation serait « la priorité absolue du nouveau partenariat » que la France veut établir avec l’Afrique. Avec une attention particulière portée à la formation des enseignants et à la scolarisation des filles.
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Ces paroles s’inscrivent dans un contexte marqué par le recul des soutiens financiers internationaux. Depuis le début de la décennie, l’aide publique au développement consacrée à l’éducation par les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) stagne, globalement, mais en Afrique subsaharienne elle a subi une coupe importante.
En 2016, elle s’élevait à 2,7 milliards de dollars (2,6 milliards d’euros), contre 3,7 milliards six ans plus tôt. Le désengagement de la France explique pour une bonne part ces chiffres. L’aide française a été presque divisée par trois, passant de 819 millions de dollars en 2010 à 307 millions en 2016. Et par dix si on considère les crédits affectés à la formation des enseignants, aujourd’hui mise en avant par Paris.
Les filles laissées à la maison
Les enfants africains sont pourtant loin de jouir d’un enseignement pour tous, promesse faite à l’aube du siècle avec les Objectifs du millénaire pour le développement et prolongée en 2015 par les Objectifs de développement durable.
Des progrès ont été réalisés. La plupart des pays consacrent une part plus importante de leurs ressources budgétaires à l’école. Globalement, l’accès à l’école primaire profite à 80 % des enfants, contre 64 % en 2000. Et près de quatre enfants sur dix vont au collège, contre moins de trois il y a quinze ans.
Pour autant, cette course vers l’éducation universelle s’est souvent faite au détriment de la qualité de l’enseignement et en laissant plus souvent à la maison les filles que les garçons. En République démocratique du Congo (RDC), au Mali, en Ethiopie, une fille va deux fois moins longtemps à l’école que son frère.
Lire aussi :   L’éducation en Afrique, priorité affichée d’Emmanuel Macron
Le Niger, avec le taux de croissance démographique le plus élevé du monde, concentre avec une acuité sans égale tous les problèmes que doivent résoudre les Etats du continent. Quelque 500 000 nouveaux élèves frappent aux portes des écoles chaque année : il faut construire des classes, acheter des tables, des bancs, des livres scolaires, former des enseignants…
Cela suppose des moyens financiers dont le Niger, avant-dernier au classement de l’indice de développement humain des Nations unies, ne dispose pas. Il peine déjà à rémunérer ses enseignants, dont les mouvements de grève pour réclamer leurs traitements sont récurrents. Un fonds commun sécurisé pour l’éducation de base rassemble plusieurs gros bailleurs de fonds, mais, pour le moment, il ne couvre que 2 % du budget 2018 de l’éducation.
Universités virtuelles
Face à l’ampleur des besoins, certains pays sont tentés de faire des choix. Par exemple, privilégier l’enseignement supérieur et construire à tour de bras des universités, comme l’Ethiopie pour servir son rêve d’émergence, au détriment de l’accès à l’éducation dans le primaire. D’autres, comme le Sénégal, imaginent que l’éducation numérique pourrait être une réponse et misent sur des universités virtuelles pour répondre à l’afflux d’étudiants.
Premier épisode   Enseignement supérieur : en Ethiopie, la quantité prime sur la qualité
D’ici à 2030, 170 millions d’enfants supplémentaires devront être scolarisés. Les systèmes éducatifs déjà sous tension ne pourront faire face à cette nouvelle vague sans appui financier. A fortiori si l’ambition doit être d’offrir un avenir à cette jeunesse aujourd’hui confrontée au chômage de masse. C’est à ce prix que l’Afrique pourra tirer profit, comme d’autres régions en développement avant elle, de son dividende démographique. Sur le continent, les pays qui sont les mieux classés sur l’indice de développement humain, comme l’Afrique du Sud, le Botswana ou la Namibie, sont également ceux où la durée moyenne de scolarité est la plus longue.
Il existe cependant des enseignants, comme Maxime Sou au Burkina Faso, dont la flamme permet de dépasser des difficultés qui paraîtraient insurmontables au commun des mortels. Dans sa classe de 132 élèves, cet instituteur de Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du pays, conduit année après année ceux qu’ils considèrent un peu comme ses enfants vers 100 % de réussite aux examens.
Lire aussi :   « Enseigner le code et les algorithmes, c’est investir dans l’avenir de l’Afrique »
Il est l’un de ces « héros » que nos reporters ont rencontrés tout au long de cette traversée du continent. De l’Ethiopie au Sénégal, douze pays ont été parcourus à la rencontre des écoliers, des étudiants, des enseignants, des parents aussi, qui bien souvent sacrifient une part importante de leurs ressources pour que leurs enfants aient une éducation et un avenir meilleurs. Nous publierons chaque jour, pendant un mois, les « cartes postales » de ce périple à travers des paysages rugueux où les montagnes à gravir, les falaises à franchir s’invitent plus souvent que les plaines aux horizons balisés. 

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En Afrique de l’Est, le modèle d’écoles bon marché et de qualité pour les plus pauvres a fait rêver. Mais aujourd’hui, elles sont menacées de fermeture en Ouganda.
Lorsque la société Bridge a ouvert une école dans le village de Kiambu, au Kenya, Jessie n’a pas hésité longtemps. Dans un pays où offrir la meilleure éducation possible à ses enfants est une priorité, ce père de 25 ans a immédiatement inscrit sa fille Anette dans cet établissement vert pomme, qui n’est séparé de sa maison que par un petit champ de bananiers et de pommes de terre. C’était il y a cinq ans. Et malgré les critiques qui pleuvent aujourd’hui contre la chaîne américaine d’écoles bon marché, Jessie n’envisage pas que son aînée rejoigne les bancs de l’école publique ni qu’elle retourne à Saint-Joseph, l’institution catholique où elle était auparavant scolarisée.
« Ce qui est déterminant pour moi, c’est à la fois l’enseignement et les frais de scolarité », raconte-t-il en s’éloignant d’Anette, occupée à peler des légumes en cette période de vacances scolaires. Comme de nombreux parents pauvres, Jessie n’a pas confiance dans l’école publique, pratiquement gratuite mais victime du fort absentéisme des professeurs. Pour cet homme qui vit de petits boulots, la vingtaine de dollars mensuels demandés par l’école Saint-Joseph (soit le coût minimum du privé au Kenya, où l’on grimpe rapidement à plusieurs centaines de dollars par mois) était un fardeau. Affichant des frais scolaires de 7 dollars (5,70 euros) mensuels, Bridge a promis de résoudre son dilemme. Tout en s’engageant à fournir à Anette une éducation de qualité. Grâce, notamment, au digital, placé au cœur des enseignements.
Si les classes de Bridge sont sommaires – quatre pans de tôles, un tableau noir, de petits bancs en bois –, chacune possède une tablette numérique connectée. Tous les matins, le professeur utilise cet outil pour pointer sa présence (l’entreprise revendique moins de 1 % d’absentéisme) et pour délivrer la leçon du jour.
Un « miracle » qui rencontre de fortes réticences
Inédit, innovant, et très ambitieux, le lancement de ce modèle pensé par un couple d’Américains – Jay Kimmelman et Shannon May – a été soutenu par des investisseurs de premier plan, publics et privés. Ils ont misé plus de 100 millions de dollars (81,5 millions d’euros) pour voir cette « solution miracle » devenir réalité. Son développement a d’abord été fulgurant. En 2009, Bridge ouvrait sa première école à Mukuru, un bidonville de Nairobi. En 2015, la chaîne gérait 400 établissements au Kenya et 63 en Ouganda (plus récemment, elle s’est étendue au Nigeria et au Liberia). Mais sur le terrain, le « miracle » a aussi rencontré de fortes réticences.
À l’été 2016, un bras de fer s’est engagé avec l’Ouganda. La ministre de l’éducation Janet Museveni – par ailleurs épouse du président – annonçait alors la fermeture des écoles Bridge, dénonçant « la pauvreté de l’hygiène et des sanitaires », mais aussi un matériel pédagogique « ne favorisant pas l’interaction entre les élèves et le professeur ». Globalement, les autorités reprochaient au groupe d’opérer sans autorisation et sans remplir les standards minimums ougandais.
Lire aussi :   Pourquoi l’Ouganda veut stopper l’expansion des écoles low cost
Dans cette bataille politico-judiciaire, très néfaste à son image, l’entreprise s’est d’abord montrée combative, organisant même une journée de protestation où les enfants, dans leur uniforme vert, imploraient de garder leur école ouverte. Elle a porté l’affaire en justice et obtenu une suspension de la décision. L’heure est désormais à la négociation. Les autorités cependant se veulent fermes : « Nous les avons avisés de ne pas ouvrir en février [date de la rentrée scolaire] s’ils ne sont pas titulaires d’un permis », insiste Patrick Muinda, porte-parole du ministère ougandais de l’éducation, pour qui cette exigence doit concerner tous les établissements ougandais.
Déboires judiciaires
Difficile, pourtant, de dire si la menace sera mise à exécution. La volonté politique de voir des écoles fermer n’est tout d’abord pas évidente. Il est ensuite laborieux d’établir quels sont les fameux « standards minimums » que Bridge ne remplit pas. Droite dans ses bottes, et jouant sur ce flou, l’entreprise minimise la menace. « Les écoles sont opérationnelles en Ouganda », maintient Kagure Wamunyu, la nouvelle et chaleureuse directrice de la stratégie, recrutée chez Uber.
La réponse est similaire au sujet des déboires judiciaires – bien moindres – de Bridge au Kenya, où une décision de justice visant à fermer dix écoles à Busia, dans l’Ouest, a été suspendue en 2017 : « Affaire classée ». Bridge renvoie volontiers la balle à l’administration quant à l’enregistrement de ses écoles, quitte à jouer sur les mots. « Il existe un processus [de certification], (…) et toutes nos écoles sont dans le processus », répète-t-elle tout en reconnaissant qu’à ce jour, seules certaines l’ont achevé.
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Cette attitude fait bondir Zulekha Amin. La représentante de l’association kényane de défense des droits Hakijamii estime que l’entreprise s’est sciemment développée sans autorisation et, forte de ses 80 000 élèves, met aujourd’hui les autorités devant le fait accompli. « Nous n’avons pas de problème avec eux s’ils respectent la loi », lâche-t-elle, exaspérée, en brandissant une lettre du ministère de l’éducation (qui, sourd à nos demandes, n’a pas authentifié ce document de juin 2017) demandant à Bridge de remplir plusieurs exigences légales, notamment le suivi du programme scolaire national et la formation des professeurs. Leurs conditions de travail mais aussi la qualité des cours font également l’objet de critiques d’autres ONG comme Global Initiative, et de certains syndicats de professeurs tels que KNUT au Kenya et UNATU en Ouganda.

D’anciens salariés de Bridge confirment en partie ces griefs. A Nairobi, une ancienne directrice raconte avoir démissionné en raison d’abord du salaire, « environ 100 dollars mensuels [40 en Ouganda], pour lesquels il faut aussi assurer le recrutement des élèves ». Mais cette mère de deux enfants évoque surtout l’anxiété qu’elle éprouvait à refuser l’entrée aux élèves en retard de paiement. « Les parents travaillent, ils nous laissent leurs enfants sur les bras, je les gardais donc parfois. C’est interdit, cela m’a valu des réductions de salaire ! », se souvient cette femme dynamique.
Corruption endémique du secteur public
Dans le village kényan de Jessie, la formation elle-même est rarement remise en cause. Lui se dit très satisfait des progrès de sa fille Anette, notamment « en anglais et en mathématiques ». Mais la question du programme scolaire l’inquiète : « Au final, c’est sur ce programme que ma fille passera le KPCE », l’examen qui sanctionne la fin du primaire au Kenya. Bridge met régulièrement en avant ses « résultats fantastiques » (+10 % de réussite par rapport au public) à cette sacro-sainte épreuve mais, là encore, le ministère n’est pas là pour le confirmer.
Voisine de Jessie, Margaret a quant à elle retiré ses enfants de Bridge, disant avec gêne et dans un anglais incertain, « préférer le public ». Au village, on raconte surtout que cette femme seule ne parvenait pas à payer les frais pour ses trois enfants, même à 7 dollars par mois, un chiffre contesté par l’association Hakijamii, qui avance un montant moyen de « 17 dollars au Kenya, en incluant les coûts additionnels tels les uniformes et les repas ».
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Plus largement, « pro » et « anti » Bridge se déchirent sur le modèle même d’une éducation payante pour les plus pauvres. Qui plus est à but lucratif. Et quand les « anti » militent pour un soutien accru au secteur public, les « pro » en rappellent la corruption endémique. Reste que Bridge n’a pour l’instant que le statut de « for-profit ». Avec un nombre d’élèves en baisse, Bridge a admis début 2017 une perte de 12 millions de dollars (9 800 000 euros), lors d’une audition de Shannon May devant le Parlement britannique. Là encore, le groupe y voit la conséquence des attaques subies. Et ses détracteurs la preuve de l’échec de son modèle.

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De grands noms de la « tech », comme Bill Gates et Mark Zuckerberg, ont investi dans ce système privé censé fournir, à bas coût, un enseignement de qualité aux familles pauvres en Afrique.
Rares sont les start-up qui comptent autant de « beau monde » parmi leurs actionnaires. Dès ses débuts, Bridge a suscité l’enthousiasme d’une multitude d’investisseurs des pays développés, qui ont misé plus de 100 millions de dollars (81,5 millions d’euros) dans l’entreprise fondée par les Américains Jay Kimmelman et Shannon May. La structure exacte de son capital, très éclatée, et plusieurs fois modifiée, est un secret bien gardé.
Lire aussi :   Au Kenya et en Ouganda, les écoles bon marché Bridge dans la tourmente
On y croise pêle-mêle l’investisseur américain LearnCapital, spécialisé dans l’éducation (il posséderait 15 % de Bridge, en faisant l’un des principaux actionnaires), des figures de la « tech » comme le fondateur de Microsoft Bill Gates, celui de Facebook Mark Zuckerberg, ou d’Ebay Pierre Omidyar. Mais aussi des fonds dits « d’impacts » comme Novastar Ventures et des institutions de développement. Ainsi, la SFI (société financière internationale), filiale dédiée au secteur privé de la Banque mondiale, est l’un des principaux investisseurs avec 13,5 millions de dollars débloqués (en 2014 puis 2016). Son équivalent britannique, CDC, a misé 6 millions de dollars en 2014, auxquels se sont ajoutées 3,45 millions de livres (4 millions d’euros) de subventions du ministère britannique de la coopération (DFID).
« Multinationale de l’éducation »
Chacun a trouvé son compte dans les arguments percutants du couple d’Américains qui promettaient d’offrir, pour quelques dollars par mois, un enseignement de qualité aux enfants pauvres d’Afrique. Le projet, développé principalement au Kenya où la société a ouvert sa première école en 2009, et en Ouganda, entend en effet « répondre à l’un des principaux défis au monde : fournir une éducation de haute qualité aux enfants dont la famille gagne moins de 2 dollars par personne et par jour ». Un argument de poids pour les institutions de développement, confrontées au casse-tête du financement de l’éducation.

Dans ce domaine, décisif pour l’émergence des pays pauvres, le secteur public de nombreux pays africains est étranglé par la pression démographique et le manque d’infrastructures. Fort de la taille colossale de ce marché, Bridge vise dix millions d’élèves et une forte rentabilité. Dans une vidéo de 2014, Jay Kimmelman, qui a fait fortune à San Francisco dans les logiciels éducatifs, souligne ainsi que son groupe pourrait « devenir à terme une multinationale de l’éducation, milliardaire en revenus ».
Modèle low-cost pas à l’équilibre
Force est de constater que ces objectifs sont aujourd’hui loin d’être atteints. Dix ans après ses débuts, Bridge compte 80 000 élèves. Le chiffre est même en baisse, après un pic à plus de 100 000 en 2015. Insuffisant pour équilibrer son modèle low-cost, décryptait en 2015 dans le Wall Street Journal David Easton, un responsable de la CDC : « Tout le système Bridge a été fondé sur l’idée d’accueillir des millions d’élèves ». Avant même de générer des bénéfices, l’entreprise doit recruter 500 000 élèves pour atteindre son équilibre financier, reconnaît la société. En conséquence, les écoles enregistrent actuellement 12 millions de dollars de pertes, comme l’a dévoilé Shannon May en mars 2017, lors d’une enquête du Parlement britannique sur les projets du DFID.
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Bridge déçoit-elle les investisseurs ? Difficile de le dire. Les principaux actionnaires contactés n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Les déboires judiciaires et les attaques contre ce modèle rendent le dossier sensible. Le directeur général de l’AFD [Partenaire du Monde Afrique], indirectement liée à l’entreprise via une participation minoritaire dans Novastar Ventures, admet de son côté que Bridge suscite « un débat » au sein de son institution. « Notre filiale Proparco a investi dans un fonds qui a investi dans cette société. Des audits sont en cours, je crois comprendre que les résultats sont quelque peu inquiétants, mais nous en tirerons les enseignements », déclare Rémy Rioux soulignant que le bailleur s’attache à ce que ses investissements « qu’ils soient publics ou privés, correspondent aux bons standards. »
De leur côté, certains élus s’inquiètent, comme au Royaume-Uni. « Les informations reçues au cours de cette investigation suscitent de sérieuses questions quant aux relations de Bridge avec les gouvernements, à sa transparence et à sa viabilité », conclut le comité parlementaire dans une lettre d’avril 2017, recommandant de ne plus investir, pour l’heure, dans l’entreprise.

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Chaque année, des dizaines de milliers d’étudiants sont diplômés mais, à la sortie, la claque est rude, et beaucoup acceptent de devenir chauffeur ou livreur.

Au Kenya, l’éducation est presque une religion. Les meilleurs candidats au KCPE, l’examen national qui sanctionne la fin de l’école primaire, font la une des journaux pendant des semaines. Dans ce pays où la réussite scolaire est portée aux nues, l’université tient une place à part : prestigieuse (environ 5 % de la population y accède), chère, elle porte un rêve de réussite professionnelle et de salaire confortable. Mais, à la sortie, la claque est souvent rude.
Présentation de notre série   La classe africaine
« C’est un cauchemar », raconte Fella Obala, en recherche d’emploi depuis deux ans dans le domaine des relations internationales, option sécurité. Un secteur qu’elle pensait stratégique et porteur au Kenya, plateforme régionale de nombreuses institutions parmi lesquelles plusieurs agences onusiennes. « A 27 ans, je vis toujours chez ma mère à Greenfields [un quartier du grand est de Nairobi]. » Dans sa spécialité, les offres sont sporadiques. Décrocher un emploi répondant à ses compétences ? « Ce serait le paradis. »

« Immense préoccupation »
Chaque année, 50 000 jeunes kényans quittent les bancs de l’université diplôme en poche. Beaucoup trop pour être absorbés par le « marché formel » qui, dans sa totalité crée actuellement moins de 90 000 emplois annuels tous secteurs d’activité et tous niveaux de qualification confondus. Le problème est reconnu au sommet de l’Etat. Lors d’un forum consacré à l’éducation début 2017, le vice-président William Ruto avait évoqué « l’immense préoccupation que représente le pourcentage élevé de titulaires de licences au chômage ».
Malgré le dynamisme de sa capitale aux faux airs de métropole américaine, avec ses gratte-ciel et sa vibrante économie digitale, le Kenya reste un pays en voie de développement où le secteur informel concentre la majorité des opportunités. Loin de l’idéal de ces diplômés. « Tout le monde veut un bureau, un emploi de “col blanc”. Je ne connais personne qui veuille être charpentier, ou même instituteur », reconnaît Lisa Omwandho, diplômée en marketing de la prestigieuse Université de Nairobi. Mais elle estime que, au-delà du manque de postes, les cours « dépassés » ne préparent pas suffisamment à l’emploi. Elle rit encore d’un module intitulé « Merveilles d’Internet », totalement dépassé dans un pays où le paiement en ligne par téléphone mobile a depuis longtemps ringardisé la carte bancaire.
Dans ce contexte difficile, enchaîner les stages est devenu la norme. Mais ce moyen d’acquérir de l’expérience est difficilement tenable à long terme. D’abord parce qu’ils sont peu ou pas rémunérés, ensuite parce qu’ils débouchent rarement sur un emploi.
Alors, après des années de galère, nombreux sont ceux qui revoient leurs ambitions à la baisse. « Beaucoup de jeunes finissent par accepter des emplois sous-qualifiés, comme chauffeur ou livreur. Seule une minorité, qui en a les moyens, se paie une nouvelle formation vers des emplois demandés par le marché », affirme le professeur Jackson Too, responsable de la recherche à la Commission université du ministère de l’éducation.
Manque d’orientation en amont
Jusqu’ici Caroline résiste. Cette diplômée en sciences politiques et passionnée de droits humains a fait du volontariat, notamment chez Amnesty International, le seul moyen par lequel elle est parvenue à exercer dans ce domaine. Mais elle n’est pas sûre de tenir très longtemps. « Et perdre mes journées à postuler est exténuant », admet cette habitante de Kibera, le plus grand bidonville de Nairobi, que son entourage pousse à changer de voie.
Pour Jackson Too, le problème naît d’un manque d’orientation en amont. « Il y a trop de diplômés en sciences humaines tandis que des déficits existent à l’inverse dans la santé, les TIC [Technologies de l’information et de la communication] ou encore la comptabilité », affirme-il. En 2016, les sciences sociales regroupaient plus de 38 000 étudiants tandis que les filières ingénierie en comptaient moins de 22 000, et les filières mathématiques et statistiques moins de 15 000, selon le ministère kényan de l’éducation.
Episode 3   Au Kenya et en Ouganda, les écoles bon marché Bridge dans la tourmente
Pour répondre au phénomène, l’Etat a développé des instituts techniques en plein essor. Des programmes privés ou philanthropiques ambitionnent également d’orienter les jeunes au plus près des besoins, comme Generation, lancé au Kenya par la fondation McKinsey en 2009. Quelque 8 000 élèves ont été formés dans ce cadre, principalement dans la vente et les services financiers.
Siddharth Chatterjee, représentant au Kenya du Programme des Nations unies pour le développement, a fait du chômage des jeunes son combat, estimant qu’il s’agit d’une « menace existentielle » dans le pays. Pour ce haut fonctionnaire indien, résoudre ce défi passera par l’agriculture, à la fois moyen d’éviter l’exode rural et énorme bassin d’emplois. Même pour les diplômés. « Il faut parvenir à la rendre sexy, par exemple par la technologie ou par des réductions de taxes », insiste-t-il, convaincu, depuis son bureau de Nairobi.

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A Ntinda, c’est la récréation dans la cour de l’école secondaire mixte de ce quartier périphérique de Kampala, où habitent bon nombre de familles de la classe moyenne. Adossées à un mur coloré en rouge et jaune pastel, un groupe de jeunes filles en uniformes à jupe violets papotent, rêvant de leur futur. Chirurgienne pour l’une, avocate pour l’autre : leur passage dans cette école leur ouvrira certainement les portes vers un meilleur avenir que celui de leurs parents, qui souvent se privent pour pouvoir payer leurs frais d’inscription.

Car l’école de Ntinda est privée, donc payante, comme le sont encore près de 65 % des écoles secondaires du pays. Mais nombre d’entre elles sont intégrées au programme d’éducation secondaire universelle (ESU) mis en place en 2007 par le gouvernement, et qui finance les frais basiques de scolarité.

Pionnier en Afrique subsaharienne, l’Ouganda a été le premier pays à instaurer ce système, dix ans après avoir fait de même avec l’école primaire. L’objectif était alors de pallier le faible niveau des élèves ougandais, dont beaucoup quittaient le système scolaire trop tôt, particulièrement dans les zones rurales. Permettre aux jeunes ougandais d’étudier gratuitement (hormis des frais d’uniforme et de pension), pour mieux développer le pays ensuite, en comptant sur une population éduquée : l’objectif du gouvernement de Museveni était alors ambitieux, dans ce pays pauvre qui sortait à peine de plusieurs décennies de conflits politiques et de guérillas. Construction d’infrastructures, formation et enrôlement massif de professeurs, mise en place de dizaines d’« écoles semences » en zones rurales : l’effort gouvernemental n’eut rien d’anecdotique.
Freins culturels
Une décennie plus tard, les résultats sont visibles, selon Patrick Muinda, le porte-parole du ministère de l’éducation nationale, qui met en avant le nombre d’élèves inscrits. D’à peine plus de 160 000 dans le secondaire au début, ils ont dépassé le million en 2016. De bons chiffres à relativiser, si l’on tient compte de la croissance démographique de ce pays, dont la majorité de la population est aujourd’hui âgée de moins de 15 ans. Au total, le taux brut de scolarisation dans le secondaire demeure faible, à 23,2 % de la classe d’âge concernée en 2015.
Autre objectif de l’ESU : intégrer davantage les filles. Le ratio des filles inscrites est passé d’un tiers des effectifs à près de la moitié. « Nous avons au sein du ministère une unité spécialisée dans le genre, insiste Patrick Muinda, pour s’assurer que l’écart entre les sexes est réduit à tous les niveaux. » Reste que, les freins culturels étant toujours aussi importants dans le pays, de nombreuses jeunes filles quittent le système scolaire au moment de leurs premières règles.

Sur le terrain, l’absentéisme des enseignants demeure important, flirtant avec les 27 %. « Ils se sentent isolés et ont l’impression qu’il n’y a aucun suivi du ministère », confirme Mame Omar Diop, coauteure d’un rapport de l’Unesco sur l’éducation en Ouganda. A l’image de ce directeur d’école qui a construit sa petite école dans son village de la région de Hoima (ouest du pays), où il n’y avait aucune infrastructure scolaire. D’un côté de la petite cour de terre battue, les petits répètent à voix haute des listes de vocabulaire. De l’autre, les adolescents apprennent le fonctionnement des institutions, ou le Code de la route. Cette école de brousse, faite de petites classes en bois et en tôles, est représentative du système éducatif ougandais : ambitieux, mais encore très précaire.
Essor des partenariats public-privé
L’isolement, combiné à une rémunération très basse, explique en grande partie la désaffection des enseignants, selon Mame Omar Diop, et joue beaucoup sur la mauvaise réputation dont jouit encore le secteur public. Très tôt, le secteur privé s’est d’ailleurs engouffré dans la brèche de l’ESU, et des partenariats public-privé (PPP) se sont développés. « Le gouvernement a mis en place un environnement propice pour les investisseurs dans l’éducation », reconnaît Patrick Kaboyo, secrétaire général de la Fédération des institutions de l’éducation privée. Mais, pour lui, ce n’est pas encore assez, « il doit s’ouvrir davantage, accorder plus de subventions ou d’incitations ».
Dans ce domaine, le ministère marche sur des œufs, et doit ménager le puissant syndicat des enseignants du public (UNATU), qui souhaite réduire la part du privé dans le secondaire et veille au strict respect des standards minimums en matière d’éducation par ces établissements.
« Le modèle PPP a joué un rôle très important dans la mise en place de l’ESU, admet Patrick Muinda. L’avantage le plus important est la rentabilité du modèle, le gouvernement n’a pas à assumer les dépenses de construction et les salaires des enseignants. Mais ce modèle a été trop utilisé dans le but de faire du profit (…). Le gouvernement examine actuellement ce cadre de travail PPP, avec l’intention de se retirer progressivement, sans affecter les apprenants. »

 

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